Système prostitutionnel, " travail du sexe " et féminisme

(par Claudie Lesselier)

 

Face aux discours traditionnels comme face à ceux voulant faire reconnaître " la prostitution " comme un " travail du sexe ", l’enjeu de la définition et de la représentation de " la prostitution " est central. Les représentations traditionnelles comme celles prétendument nouvelles mettent au centre de leurs définitions l’activité des personnes prostituées elles mêmes. Il faut bouleverser cette définition et reconnaître la prostitution comme l’usage, contre rémunération, du corps des femmes par les hommes, dans leur intérêt.

Dans les deux représentations n’est pas questionné ce droit à l’usage. On pourrait même dire que dans la vision " nouvelle " les acheteurs sont encore plus confortés dans leur " droit ". Le site internet de Cabiria s’ouvre sur ce slogan : " Il n’est pas illégal d’être client, il est dangereux de ne pas se protéger ". Pour les militantes du PASTT " les clients sont avec nous, les clients nous font vivre ". Ainsi, pour la patriarcat le plus traditionnel comme pour les groupes voulant défendre les droits des prostituées en banalisant la prostitution, la prostitution est acceptée comme une " fonction sociale " au service des " besoins sexuels " des hommes. " Besoins sexuels " qui apparaissent donc comme un fait de nature. Le féminisme pourtant ne cherche t il pas à analyser les constructions sociales et historiques structurées dans le cadre de relations de pouvoir ?

Si l’acheteur n’est pas questionné dans son acte, il arrive que sa parole se fasse entendre, et elle est très significative. " Quand ma femme n’est pas disponible, je vais voir une prostituée " déclara un militant Vert aux Etats généraux de l’écologie politique Ainsi apparut tout de même la fonction sociale de la prostitution dans un colloque qui avait soigneusement évité ce débat – pourtant le principal. Et la fonction sociale des femmes, crûment.

Car c’est de cela qu’il s’agit : des femmes faites instrument pour la satisfaction des hommes. Disponibles. Pour un peu d’argent. Il y a là une violence, intrinsèque, constitutive du système prostitutionnel. Indépendamment même de toutes les violences " supplémentaires " (du harcèlement policier au meurtre) et quelle que soit la façon dont cette " achetabilité " des femmes est organisée. Je veux dire, reprenant un texte de femmes philippines, que le système prostitutionnel a besoin d’un approvisionnement, et que ce soit par choix, contrainte, trafic, n’est pas pertinent pour le fonctionnement de ce système.

Si au cœur du système prostitutionnel il y a cette idée d’une fonction sociale des femmes au service des hommes, il faut penser les relations entre les " femmes prostituées " et " les autres ". Les femmes prostituées ne forment pas une catégorie à part, malgré la construction de la division patriarcale des femmes entre les pôles de " la mère " et de " la putain " - si nous ne sommes pas toutes prostituées, ce qui serait trivialiser l’expérience particulière vécue par les femmes dans la prostitution, nous sommes toutes prostituables. Mais la revendication identitaire, sous couvert de lutter contre la stigmatisation, ne maintient-elle pas cette catégorisation, cette complémentarité en rapport avec les différentes formes d’exercice du pouvoir masculin ?.
Il faut penser les continuités et discontinuités entre toutes les situations d’appropriation ou d’utilisation du corps et de la force de travail des femmes au bénéfice des hommes. Tout le continuum des violences socialement légitimées et banalisées (même quand elles sont pénalement sanctionnées). L’organisation de la division du travail et des fonctions entre les sexes, de l’inégalité économique et politique. Non pour dire " tout est pareil " (ce qui pourrait conduire à voir comme un progrès dans l’autonomie le fait de vendre un service sexuel au lieu de le " donner ") mais analyser comment s’imbriquent le viol, le harcèlement sexuel, le mariage traditionnel, l’usage rémunéré du corps, l’objectification dans la pornographie etc. On ne peut pas s’opposer au système prostitutionnel en défendant d’autres modes d’appropriation, qui seraient acceptables, c’est pourquoi doit être rejetée une alliance avec des groupes qui sont contre la prostitution par ce qu’ils sont pour une autre forme de contrôle des femmes (dans la famille, le mariage…) et aussi repensé l’abolitionnisme.5

La notion de " travail du sexe " a le mérite de rendre visible le fait que la " prostitution " dans la rue ou les bars, n’est qu’une contrée du continent de l’exploitation marchande du sexe et du corps des femmes : industrie de la pornographie, société de téléphone ou internet, spectacles... Mais elle ne permet pas de penser le lien avec d’autres formes de subordination sexuelle, bien plus nombreuses encore : la femme prostituée occasionnellement, celle qui paye de relations sexuelles son hébergement, sa sécurité, son emploi ou son passage de la frontière, ne se définissent pas comme des travailleuses du sexe…
Par ailleurs, dans la représentation du travail du sexe, les violences sont renvoyées à l’extérieur du rapport de travail (violences policières, stigmatisation sociale etc.) alors qu’on pourrait montrer (avec les mouvements de travailleurs) que la violence (sous la forme de l’exploitation et de la subordination) est intérieure au travail (dans les sociétés où nous sommes).

Admettons que ce qu’un homme achète à une femme prostituée soit un service Qu’il puisse être fourni dans de meilleures conditions. Qu’il pourrait même ne pas être exploité par les proxénètes. Est ce n’importe quel service ? Pourquoi faudrait-il que de tels services se trouvent sur le marché ? Qu’est ce que le client achète qu’il ne pourrait se fournir à lui même, sinon le pouvoir sur une autre personne ? C’est un service ou un travail qui n’existe que dans le cadre d’une société de domination et d’exploitation, d’une relation inégalitaire entre les sexes, et qui concerne précisément un des lieux clefs ou se structure cette relation inégalitaire, le corps sexué, la sexualité telle qu’elle est construite dans le patriarcat.

Alors dans une stratégie féministe (puisque certains groupe partisans de faire reconnaître le travail du sexe se disent féministes) faut-il que les femmes obtiennent des droits et se donnent une identité sur la base de ce que le patriarcat a construit comme leur oppression ou en déconstruisant cette oppression ?
Une revendication du même type que celle en faveur du " travail du sexe " est apparue dans les années 70, celle du " salaire au travail ménager ". On l’a contesté pour une raison fondamentale : cette revendication pérennisait le fait que les femmes assurent le travail domestique et la division des rôles entre hommes et femmes, au lieu de permettre un mouvement vers un partage de ces taches et la déconstruction de cette organisation de l’espace domestique et de la famille. Il y eu aussi, plus anciennement, des courants féministes revendiquant pour les femmes leurs droits au nom de leur " fonction sociale " de mère. On est dans la même logique, différentialiste, contre les perspectives égalitaires et universalistes.
Et en plus (ce qui devrait tout de même crever les yeux des gens de gauche, s’ils ne sont pas encore tout à fait convertis au libéralisme économique) on est dans l’acceptation totale des logiques de l’expansion actuelle du capitalisme. Revendiquer le travail du sexe, le présenter comme une opportunité économique, c’est entériner les politiques économiques néo-libérales et les inégalités structurelles, en acceptant que ce soit une solution face à la misère, aux crise sociales, au manque d’emplois, aux discriminations, exclusions, auxquelles sont confrontées les femmes. Quand d’aucun(e)s revendiquent " le droit à se prostituer ", combien de millions de femmes voudraient pouvoir obtenir " le droit à ne pas être prostituées " ?

Faire reconnaître une telle revendication serait une régression pour toutes les femmes, car elle légitimerait le fait que les femmes seraient au service des hommes, ce que de nombreuses femmes combattent, dans l’espace privé, leur vie sexuelle, l’espace public. Cela irait à l’encontre de tous les mouvements en faveur de l’égalité, de l’émancipation, et de l transformation de l’organisation de la sexualité.
Et pour les femmes dans la prostitution, fonder la revendication de droits sur cette activité, c’est entériner un enfermement dans une situation construite par le patriarcat. Déjà en 1975, lorsque la revendication d’un " statut " a émergé de la révolte des prostituées (ou plutôt, quelques mois après, de très ambigus Assises nationales de la prostitution), une femme comme Barbara a dénoncé cette évolution et cette revendication. Pour elle, cette notion de métier, cela voulait dire, " non pas la dignité mais une nouvelle prison ", " le triomphe des hommes sur les femmes ", et la porte ouverte au " proxénétisme d’état ".

Bref, il ne faut pas de demi-mesure. C’est en tant qu’un élément de l’organisation patriarcale et marchande du monde qu’on peut contester rigoureusement le système prostitutionnel. C’est au nom d’un autre projet de société. Il ne faut pas hésiter non plus à porter le débat sur le plan moral. " Il faut refuser toute considération morale ", déclare Cabiria. Si par considération morale elles entendent " l’ordre moral " ou le point de vue qui ferait des personnes prostituées des personnes " immorales ", oui bien sûr, et notre critique morale ne visent évidemment pas les personnes prostituées elles mêmes. Mais des " considérations morales ", des valeurs, sont nécessaires dans une organisation juste de la société, et l’exigence morale une des sources de la lutte contre l’injustice, l’oppression, pour l’égalité, et l’autonomie. Sur ce plan aussi il faut un discours assumé et offensif.