LA VIOLENCE CONTRE LES FEMMES
(article rédigé pour obtenir des subventions pour
l’ouverture du 1er Centre d’hébergement pour femmes battues
en France)
Docteure Michèle Dayras – Juin 1977
I. LA VIOLENCE SUBIE PAR LES FEMMES ET LES ENFANTS
- Logique même de la condition féminine, la violence
contre les femmes est supportée comme une fatalité par les victimes
devenues dans le mariage propriété légale de l’homme.
Vivant dans la terreur permanente des coups à laquelle s’associent fréquemment
séquestration et chantage à l’enfant, ces femmes sont marquées
jusqu’au plus profond de leur être physique, moral et psychique.
L’ampleur de ce phénomène à l’échelon national
et international (Bruxelles, mars 1976) nous a conduites à essayer de
l’expliquer et d’y pallier par la mise en place de structures d’accueil et d’entr’aide.
- Y a-t-il des causes favorisantes qui décideront de
l’avenir d’une femme : battue ou non ? Il est évident que certaines
conditions la conduiront à être la proie de la violence :
immaturité; dépendance économique vis-à-vis du mari
ou de l’ami (par absence de profession ou du fait de l’exercice d’un métier
peu valorisant et surtout mal rémunéré); mère de
famille nombreuse.
Pourtant toutes les classes de la société sont touchées
par ce fléau et les hommes qui maltraitent leurs femmes ne sont pas des
fous. Si on leur accorde facilement comme circonstances atténuantes :
l’éthylisme, la paranoïa ou la perversité, c’est qu’il faut
bien expliquer au public de façon plausible, le comportement féroce
d’un être doué de raison vis-à-vis de la personne qu’il
a choisie librement et qu’il dit aimer ! ...
- Bien qu’aucune étude n’ait été faite
jusqu'à nos jours sur cette pathologie précise (grave lacune s’il
en est une ! ... il suffit, pour s’en persuader, de consulter les fichiers
bibliographiques du C.N.R.S., de la faculté de Médecine, de la
Bibliothèque de Sociologie, etc.) notre expérience débutante,
notre approche de quelques-unes de ces malheureuses nous ont permis de découvrir
certaines perturbations fréquentes.
Sont communs à toutes les femmes battues les sentiments de honte et de
culpabilité : honte d’être avilie et dégradée
physiquement et moralement; culpabilité vis-à-vis du mari et des
enfants qui traduit des siècles de sacrifice et de soumission de la Femme.
De plus, s’associent des troubles psychiques (anxiété,
névrose d’angoisse, syndrome dépressif, manque de confiance en
soi, irritabilité; céphalées, cauchemars ou insomnies);
des traumatismes physiques (ecchymoses, hématomes, plaies, fractures,
cicatrices); un état de dénutrition (chute de poids, anémie,
troubles hydro-électrolytiques) surtout rencontré chez celles
qui ont été séquestrées; des altérations
endocriniennes principalement gynécologiques avec perturbations des
cycles menstruels, frigidité, avortements répétés,
et/ou accouchements prématurés, ce qui implique la mise en couveuse
des nouveaux-nés - d’où un investissement financier - et une moindre
résistance ultérieure de ces enfants aux affections.
- Si le cas des femmes battues n’a pas été jugé
suffisamment intéressant pour justifier des études scientifiques,
il n’en est pas de même de celui des enfants battus qui a fait l’objet
de multiples articles et Congrès médicaux.
C’est poser le problème de l’enfant non désiré (pas de
contraception, avortement impossible), de la perturbation des relations parentales
(femme elle-même battue et souvent agressée devant ses propres
enfants).
" Un enfant battu est un enfant en danger de mort "
car la violence laissée à elle-même est sujette à
l’escalade. Ces petits êtres traumatisés font de mauvais élèves,
des adolescents inadaptés, porte ouverte à la délinquance
juvénile, des adultes violents mal intégrés dans la société
parfois à l’origine de parents maltraitants. Ceci, nous le pensons, est
surtout valable pour les garçons, quoique les études effectuées
ne tiennent pas compte du sexe. D’après notre expérience personnelle
nous avons noté des comportements différents chez les petites
filles, plus souvent victimes de coups que les enfants de sexe masculin et qui
subissent aussi, dans biens des cas, le viol par le père (rappelons,
à ce sujet, que 8 prostituées sur 10 ont été violées
dans leur enfance). Les coups rendront la fillette, non pas violente et agressive
comme le garçonnet, mais au contraire passive craintive et résignée,
terrain propice au développement d’une femme soumise et complexée,
future candidate à la prostitution : le schéma millénaire
" dominant-dominée ", " maître-esclave ",
" homme-femme " est ici poussé à son paroxysme.
Quand on sait qu’un enfant battu a souvent moins de 3 ans, on comprend
qu’il est urgent de le soustraire à la violence (car l’avenir d’un être
dépend, en grande partie, du vécu de ses premières années)
tout en sauvegardant le lien avec la mère (même si cette dernière
reproduit sur lui la violence qu’elle a subi); il faut les isoler dans un contexte
social différent pour que de nouvelles relations affectives mère/enfant
se créent.
En définitive le problème des femmes et des enfants battus est lié.
- La dépendance économique et/ou affective de
ces femmes vis-à-vis de leur mari est un frein à l’abandon du
domicile conjugal, mais cette décision est prise d’autant plus vite que
la violence se porte sur les enfants.
Pour la femme d’une classe sociale défavorisée les difficultés
matérielles sont généralement insurmontables; pour celle
de milieu plus riche le problème est un peu modifié car elle a
plus facilement les moyens de divorcer par le biais d’un certificat de psychologue
ou de psychiatre et peut, ensuite, être relogée dans sa propre
famille.
- Quoi qu’il en soit, quels secours ces femmes ont-elles à
espérer de notre société ?
Dans l’optique actuelle les assistantes sociales et les conseillères
conjugales font le maximum pour préserver la cellule familiale, sacro-sainte
institution, base de toute exploitation de la femme par l’homme. Si elles adoptent
une autre position, ces employées des services sociaux ne peuvent que
diriger vers les centres d’hébergement. Ceux-ci abritent pour
une période transitoire (de quelques jours à 6 mois) la famille
qui arrive mais, en général, les enfants sont séparés
de leur mère après un délai très bref pour être
placés à l’Assistance publique ... le passage dans ces foyers,
phase de transition qui devrait conduire les femmes vers une autonomie sociale
en leur facilitant l’accès à la vie professionnelle se résume,
le plus souvent, à une période de sur-exploitation - loin d’informer
et de donner les moyens de se prendre à charge, ces centres entretiennent
l’oppression physique, matérielle et psychologique (les femmes y sont
culpabilisées et traitées en irresponsables) et fournissent des
recrues aux proxénètes du quartier !
Les services hospitaliers ne prennent pas en considération le
problème des femmes battues. Les médecins délivrent, à
la demande, le classique certificat officiel de coups et blessures et s’empressent
de passer au malade suivant. Aucune humaine compassion, aucune possibilité
de dialogue. D’ailleurs la femme battue a trop honte pour se confier à
une médecin-homme peu enclin à perdre son temps en écoutant
des " histoires de bonnes femmes " !
Quel que soit le service dans lequel ces femmes sont admises, le maximum est
fait d’un point de vue strictement médical mais, exceptionnellement,
on prendra en considération l’être humain qui se cache derrière
le cas pathologique.
La police quant à elle, reçoit toujours avec une ironie
mêlée de grossièreté, celles qui osent s’aventurer
dans ses locaux. De plus, à part la possibilité d’enregistrer
une plainte, les policiers n’ont le devoir d’agir que si l’on retrouve ces femmes
à demi-mortes, plus ou moins étranglées, ou victimes d’une
grave hémorragie ...
En bref, ce qui stupéfie dans les témoignages des femmes que nous
avons interrogées c’est que, comme la majorité des organismes
sociaux et hospitaliers, la police tolère les formes de violence les
plus extrêmes puisqu’elles ont lieu au domicile conjugal. La société
moderne, qui est censée prendre le meurtre au sérieux, laisse
les femmes à moitié assassinées par leur mari sans leur
octroyer la protection de ceux qu’elle rémunère pour porter assistance
à ses citoyens !
IV- QUE PROPOSONS-NOUS ?
" S.O.S. FEMMES " créée en octobre 1975, a pour but :
AU PLAN MEDICAL
De toutes façons, chaque jour, une femme médecin de " S.O.S. FEMMES ALTERNATIVES " passera régler les problèmes médicaux les plus urgents.
POUR LES ENFANTS
De fonder des " crèches-garderies " avec le concours de puéricultrices, des mères, et d’hommes (au moins 2 par crèche). La présence de ces hommes qui enseigneront, amuseront, prépareront les repas, donneront leur temps et leur affection, apportera aux enfants marqués par une vie de violence une nouvelle image de la condition masculine opposée à celle qu’ils avaient jusque là.
V- QUE DEMANDE LE CORPS MEDICAL DE S.O.S. FEMMES ?
1) Des crédits
- pour aménager une salle de consultation et de soins avec un matériel d’urgence (voir liste ci-jointe)
- pour rémunérer les femmes-médecins responsables du Centre et les gardes de nuit de l’infirmière (ou d’une étudiante hospitalière) car il est nécessaire qu’un membre du personnel médical soit présent en permanence.
- pour permettre une surveillance périodique (bilans biologiques, radiologique, etc.) toutes les femmes n’étant pas inscrites à la sécurité sociale et ne bénéficiant pas encore de l’assistance médicale gratuite.
- pour financer les enquêtes et les travaux de recherche ayant pour but de définir de façon scientifique :
|
a) - le psychisme de la femme battue |
|
| b) - les séquelles physiques, morales et psychique dues à la violence | |
2) La coopération de notre association avec les services hospitaliers
Comme le font les " Alcooliques anonymes ", une femme de S.O.S. (médecin ou autre) se déplacerait à l’appel d’une femme battue hospitalisée dont l’anonymat serait respecté.
Déjà nous travaillons avec " S.O.S. médecins ", les " urgences médicales de Paris ", le " foyer du nid " (etc.).
Notre action pourrait s’étendre à d’autres cas multiples qui nous seraient signalés par le personnel des hôpitaux.
La question des femmes battues est capitale dans l’histoire de l’émancipation du sexe féminin. Elle met en lumière la violence entre partenaires qui se sont choisis et pose le problème de la famille telle qu’elle existe dans sa forme actuelle = " famille nucléaire ".
" Si le viol peut sembler accidentel, la violence conjugale est quotidienne ".
Le but de " S.O.S. FEMMES ALTERNATIVE " est de faire retrouver aux femmes la paix qu’elles ont perdue et de donner aux enfants la possibilité en grandissant, de devenir équilibrés et non violents, respectueux et aimants dans leurs rapports avec autrui : promesse d’une modification des relations femme-homme dans l’avenir.
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