LEGITIMER LA PROSTITUTION EN TANT QUE TRAVAIL
L'Organisation Internationale du
Travail (OIT) appelle à la reconnaissance de l'industrie du
sexe.
( Janice Raymond - Décembre
1998)
Traduction française de Bernice Dubois et Malka Marcovich
Introduction
En 1998, dans un rapport1 controversé, l'Organisation Internationale du Travail (OIT), l'agence officielle du travail des Nations Unies, appelle à la reconnaissance économique de l'industrie du sexe. Soulignant l'expansion de cette industrie et sa contribution non reconnue au Produit National Brut (PNB) de quatre pays du Sud Est asiatique, l'OIT argumente pour que soit reconnu le " secteur du sexe ".
Cette reconnaissance englobe une extension des " droits du travail et des bénéfices pour les travailleurs du sexe ", l'amélioration des " conditions de travail " dans cette industrie (Lim, P.212) et " élargissement du filet fiscal aux nombreuses activités lucratives qui y sont liées ". (P.213)
Même si le rapport de l'OIT dit ne pas plaider pour la légalisation de la prostitution, cette reconnaissance économique du secteur du sexe qu'il promeut, ne peut se faire sans l'acceptation légale de cette industrie.
Depuis de longues années, l'industrie du sexe a fait pression pour obtenir une reconnaissance économique de la prostitution et de toutes les formes d'activités de divertissement qui y sont associées comme " travail sexuel ". Aujourd'hui, l'OIT devient la dernière institution en date à poser problème en la matière, puisqu'elle demande d'urgence la reconnaissance de l'industrie du sexe. De fait, l'OIT incite les gouvernements à profiter des bénéfices énormes de l'industrie du sexe par le biais de taxes et d'une réglementation auxquelles est soumis n'importe quel travail légitime. L'intitulé du rapport de l'OIT : " Le secteur du sexe : les bases économiques et sociales de la prostitution dans le Sud Est asiatique " fait écho au déterminisme économique du titre de une de " L'Economist " du 14 février 1998 : " donner au consommateur ce qu'il désire " Le rapport prétend être une étude sur le " secteur du sexe " rapportant les analyses de quatre chercheurs de Malaisie, d'Indonésie, de Thaïlande et des Philippines. Mais le plan, le sommaire, les conclusions de ce rapport ont été rédigés par l'économiste Lin Lean Lim, qui depuis déjà longtemps plaide auprès des gouvernements pour que soit reconnu le " secteur du sexe "
Le sud-est asiatique est confronté à une des ses plus grosses crises économiques depuis plusieurs dizaines d'années. L'incertitude et l'instabilité politique dans de nombreux pays d'Asie, combinées à la crise économique, ont intensifié l'entrée des femmes dans l'industrie du sexe. Les gouvernements qui suivent les recommandations de l'OIT et qui reconnaissent la prostitution comme un travail légitime pour les femmes, auront des intérêts très importants dans l'industrie du sexe. Et du coup, ils deviendront de plus en plus dépendants de ce secteur. Le rapport de l'OIT sera utilisé d'abord comme une justification pour favoriser l'entrée des femmes dans le " travail du sexe ", pour ffaiblir les statistiques du chômage ensuite, et pour taxer ainsi les femmes qui cherchent désespérément à survivre. Comme en Amérique Latine, l'impact des politiques macro-économiques dans certains pays d'Asie fournira à ces gouvernements des arguments apparemment rationnels pour développer l'industrie du sexe. Le gouvernement de Belize, par exemple, a " reconnu la prostitution … Comme une forme spécifique et sexuée du travail des migrants ayant la même fonction économique pour les femmes, -et bien plus lucrative - que le travail agricole pour les hommes. " (WEDO, 1998, p.32)
Bien plus que l'opportunité économique, l'évidence la plus flagrante de la marginalisation économique des femmes et de l'inégalité sociale dans la plupart des pays d'Asie, se perçoit dans la manière dont on envisage et on s'accommode de voir les femmes dans la prostitution, dans le trafic, le tourisme sexuel et l'industrie des annonces par correspondance (mariages). Dans ce contexte de fort déclin économique, on atteint le sommet de l'opportunisme économique, lorsque l'on pousse à la reconnaissance de l'industrie du sexe, et que l'on transforme ainsi l'exploitation sexuelle et économique des femmes en un travail légitime.
De cette manière, le rapport de l'OIT peut se lire comme la consécration économique de l'industrie du sexe. En cette année du cinquantenaire de la " Déclaration Universelle des Droits de l'Homme " ou droits de la personne, le rapport de l'OIT, semble considérer les droits humains en matière de prostitution, comme un obstacle à la reconnaissance de l'industrie du sexe. Parmi ses recommandations politiques on trouve en conclusion : " une position centrée sur les prostituées de manière individuelle a tendance à souligner un souci moraliste ou pour les droits humains, ce qui a son importance certes, mais qui ne changera ni ne réduira le secteur (du sexe). " (P.213) Ainsi, l'OIT sousestime gravement les violations et la violence que les femmes prostituées subissent, nie l'atteinte qui leur est faite en déclarant que seulement 20% d'entre elles sont mal traitées et enfermées dans une forme de servitude. (Reuters, 1998)
Contrairement à l'image adoucie de la prostitution que le rapport de l'OIT dépeint, la violence que subissent les femmes prostituées est plus grande et bien plus fréquente que celle vécue par les autres femmes. Dans une étude sur les femmes et les filles népalaises trafiquées pour la prostitution dans les bordels en Inde, Human Rights Watch/Asie indique que " la plupart des filles et des femmes sont amenées dans ces bordels misérables après tout un processus de " dressage " par viols et coups. " (Human Rights Watch/Asie, 1995, p.34). Dans une autre étude sur les femmes birmanes trafiquées à des fins de prostitution dans les bordels de Thaïlande, Human Rights/Asia constate que les " propriétaires des bordels tirent profit des viols et des agressions sexuelles violentes et à répétition des femmes et des filles birmanes, parfois sur de longues périodes… " (Asia Watch, 1993, pp.62-63). Dans ce rapport, il est clair que les viols et les agressions sexuelles n'étaient pas uniquement réservés aux filles mineures, ni à la période de " dressage " des femmes à leur entrée dans les bordels. " La combinaison de servitude pour dettes, d'emprisonnement illégal et la menace ou l'exercice de la violence physique, force les femmes à demeurer dans l'esclavage sexuel …pour toute la durée où elles se trouvent dans les bordels. " ( Ibid., p.65)
Ce tableau d'extrême violence ne s'applique pas seulement aux pays en voie de développement. Dans une étude sur les prostituées des rues anglaises, il est établi que 87% des femmes avaient été victimes de violences durant les douze derniers mois. Ces violences recouvraient les agressions verbales des clients, les agressions physiques, les coups et blessures avec couteaux et les viols. 27% avait été violées ; et 43% souffraient des conséquences d'abus physiques graves. Presque toutes (73%) des 87% étaient victimes d'attaques multiples. (Benson et Matthews, 1995, p.402). Dans une autre étude américaine sur 55 survivantes de la prostitution, 78% avait été victimes de viol par des proxénètes et des acheteurs de sexe, en moyenne 49 fois par an ; 84% avaient été victimes d'attaques graves et avaient été sévèrement battues, nécessitant souvent l'appel des services d'urgence et l'hospitalisation ; 49% avaient été victimes d'enlèvement et transportées d'un Etat à l'autre ; 53% avaient été victimes d'abus sexuels et de torture ; et 27 % avaient été mutilées. (Suzan Kay Hunter, 193, p.16).
En minimisant l'atteinte que représente la prostitution, dans sa volonté de redéfinir la prostitution comme un travail et en recommandant aux gouvernements de reconnaître l'industrie du sexe comme un secteur économique, l'OIT semble ignorer les législations récentes qui montrent que les Etats peuvent réduire l'exploitation sexuelle organisée plutôt que de capituler. Deux pays en particulier refusent de reconnaître la prostitution comme un travail : la Suède et le Vénézuela. En mai 1998, la Suède est devenue un des premiers pays à interdire l'achat de services sexuels avec des punitions allant de l'amende à l'emprisonnement. (Office du gouvernement suédois, 1998) Ainsi, la Suède a affirmé que la prostitution n'était pas un secteur de travail, ni une activité économique souhaitable.
De même, en mai 1998, le gouvernement du Vénézuela a fait passer une loi rejetant la demande de groupes puissants " pro-travail du sexe " qui avaient demandé à être enregistrés² comme un syndicat légal de " travailleurs du sexe ". La décision du Ministère du travail s'appuyait sur le fait que la majorité de ce qui était défini comme " travail du sexe " était en fait de la prostitution, et qu'il s'agissait donc d'exploitation sexuelle. Le Venezuela considère en effet que " la prostitution ne peut être identifiée comme un travail, car elle s'oppose aux principes de base de dignité et de justice sociale. " Il a également établi que l'objectif principal de la formation d'un syndicat est de " promouvoir le développement collectif de ses membres et de leur profession ". Ainsi, une décision en faveur d'un syndicat de " travailleurs du sexe " amènerait de fait à la promotion et au développement de la prostitution. (Republica de Venezuela, 1998)
Depuis plus de dix ans, des groupes de femmes à travers le monde ont cherché une meilleure évaluation de la contribution des femmes aux économies nationales, en demandant l'inclusion dans les statistiques sur l'emploi, des travaux tels que la charge d'enfants ou de famille, les soins, le ménage, la cuisine et les courses, tous travaux que les femmes ont traditionnellement faits. Les gouvernements utilisent ces statistiques pour évaluer le développement économique et pour préparer et mettre en place des politiques sociales ; ne pas mesurer correctement le rôle des femmes dans la production, déforme et minimise leur contribution économique et les empêche d'accéder aux ressources économiques.
La non reconnaissance et la dévalorisation du travail des femmes dans les systèmes d'évaluation nationale, la volonté actuelle de l'OIT de reconnaître économiquement la prostitution comme un travail légitime apparaît comme une parodie. Si les femmes prostituées sont perçues comme des travailleuses, les proxénètes comme des hommes d'affaires et les acheteurs de sexe comme de simples clients, légitimant l'industrie du sexe dans son entier comme un secteur économique, alors les gouvernements peuvent abandonner toute responsabilité et toute volonté de voir les femmes accéder à des emplois décents et durables.
Pourquoi l'OIT pousse-t-elle ainsi à la reconnaissance de l'industrie du sexe ? Le rapport énonce une liste de raisons fondées sur des interviews réalisées principalement par des universitaires et des étudiants, sur un petit échantillon de femmes dans l'industrie du sexe dans ces quatre pays. Il paraît extrêmement douteux que cet échantillon minime, puisse faire apparaître la réalité de la vie des femmes prostituées. C'est une des raisons entre autres, pour laquelle il est important de présenter ces arguments et d'y répondre point par point.
Arguments et réponses
La prostitution est " surtout économique dans sa nature (p.2)…le secteur du sexe est un " big business ", partie intégrante des économies nationales et internationales… Etant donné sa dimension et son importance, la position officielle ne peut être ni la négligence, ni la non-reconnaissance. " (p.213)
En tant qu'activité économique, la prostitution institutionnalise l'achat et la vente des femmes comme marchandises. Elle les éloigne encore davantage du courant principal (mainstream) économique en les isolant comme une classe destinée à la servitude sexuelle. Elle renforce la position qui définit les femmes comme fournisseuses de services sexuels, et du coup perpétue les inégalités de sexe. De plus, elle légitime et renforce la possibilité des hommes à tenir le corps des femmes à leur disposition.
Le fait que l'industrie du sexe soit intégrée dans la vie économique, sociale et politique de nombreux pays, ne signifie pas qu'il faille accepter passivement cet état de fait comme une loi économique. La recommandation cynique de l'OIT de reconnaître l'industrie du sexe comme un secteur économique cède à une idéologie de marché, à la fois velléitaire et conservatrice, répandue dans de nombreux pays. Le fait que l'industrie du sexe participe au PNB de nombreux pays devrait plutôt nous alarmer et nous inciter à agir, plutôt que de servir de prétexte pour l'accepter.
" Le travail du sexe a pris les dimensions d'une industrie et a contribué de façon considérable, directement ou indirectement à l'emploi, au revenu national et à la croissance économique… " (p.1) En Asie du Sud Est l'industrie du sexe prostitue " entre 0,25 et 1,5% de la population totale des femmes d'Indonésie, de Malaisie, des Philippines et de Thaïlande " et " compte entre 2% et 14% du PNB " (p. 7). En Thaïlande, " la prostitution reste l'activité illégale la plus importante, bien plus que le trafic de drogues, le trafic d'armes, la contrebande de pétrole de diesel, le trafic du travail humain et le jeu (p.10)…Ces bases économiques soulignent l'importance du secteur du sexe dans les économies des pays de l'Asie du Sud Est. C'est pourquoi la question politique ne peut être abordée uniquement sous l'angle du bien-être individuel des prostituées (p.11)…Cela vaut la peine de considérer … que la possibilité d'une reconnaissance officielle … serait extrêmement utile… afin d'élargir le filet fiscal et couvrir ainsi nombres d'activités lucratives qui y sont liées " (p.213).
L'industrie internationale de la drogue contribue de façon significative à l'économie et au PNB de plusieurs pays latino-américains et asiatiques. Des millions de paysans et de familles dans des pays tels que la Colombie et la Birmanie dépendent du revenu généré par le secteur de la drogue. Les devises qui entrent par le trafic de la drogue participent à la stabilité économique. Le secteur de la drogue comprend des activités diverses et liées entre elles, telles que l'agriculture, les transports, les bars, le jeu, la prostitution, le tourisme et l'hôtellerie. Si l'on calculait les revenus générés par le secteur de la drogue, ceux-ci rivaliseraient avec ceux générés par le secteur du sexe. Devrions nous alors reconnaître le " secteur de la drogue ", et redéfinir les drogues nuisibles comme des marchandises légalement commercialisables et les trafiquants comme des hommes d'affaires légitimes ?
Le rapport de l'OIT parle peu de ce qu'endurent les prostituées. Au contraire, il souligne que le " bien-être individuel des prostituées " ne doit pas entrer en ligne de compte pour déterminer la politique. C'est précisément ces atteintes et ces souffrances que subissent les femmes prostituées, rendues visibles par la violence et les conséquences néfastes sur leur santé, qui démontre à quel point sont fallacieux les arguments en faveur de la reconnaissance de la prostitution comme travail, et de l'industrie du sexe comme secteur économique. Toutes les études montrent au contraire que les femmes prostituées sont soumises à des vies dangereuses et à la limite de la brutalité.
Les conséquences de la prostitution sur la santé des femmes montrent à l'évidence son aspect destructeur. Les femmes prostituées souffrent des mêmes maux que les autres femmes victimes de violences, y compris les contusions, les fractures, les yeux pochés, les commotions, les évanouissements. Parmi les effets liés à la santé génésique on trouve un taux élevé de grossesses non désirées, de fausses couches, d'avortements multiples, de stérilité. Il est effrayant de constater à quel point on rencontre à un taux élevé chez les femmes prostituées, en dehors du Sida/VIH, des douleurs pelviennes chroniques et des maladies inflammatoires pelviennes consécutives aux maladies sexuellement transmissibles (MST). Dans l'étude réalisée par Human Richts Watch/Asie sur les femmes birmanes prostituées en Thaïlande, sur trente filles mineures interviewées, quatorze étaient séropositives, toutes infectées par les hommes qui les avaient amenées là. (Asia Watch, 1993,p.70). Le rapport sur les femmes et les filles du Népal cite le calcul de l'Organisation de la Santé en Inde qui indique que " 80% des travailleuses du sexe sont infectées par les maladies sexuellement transmissibles…Certains militants sur place ont également trouvé des cas de filles enfermées dans les bordels, stérilisées de force. Le cas le plus typique étant l'ablation de l'utérus au cours d'un avortement. " (Human Rights Watch/Asia, pp.65-67).
La reconnaissance du secteur du sexe ne changera en rien cette réalité.
Le rapport de l'OIT affirme que " toutes les études des pays confirment le fait que les femmes ayant peu ou pas d'éducation gagnent souvent plus grâce à la prostitution que par tout autre emploi possible qui leur serait proposé " (p.207)
Plutôt que d'accepter cette affirmation, au demeurant non vérifiée, selon laquelle les femmes gagneraient plus d'argent par la prostitution, l'OIT devrait plutôt se demander pourquoi la prostitution constitue le seul recours pour les femmes sans autres solutions. Le rapport de l'OIT reconnaît : " il est frappant de constater dans l'enquête que nombre de femmes ont indiqué qu'elles aimeraient trouver une autre activité, tout en étant conscientes de la perte de revenus que cela impliquait. "(p.207). C'est une réalité sexuée. La prostitution peut être la meilleure des pires options économiques ouvertes à beaucoup de femmes, et il est compréhensible que, dans ces circonstances, certaines y aient recours. Cependant, l'argument selon lequel, il n'existe bien souvent pas de meilleures possibilités d'emploi, ne doit pas être utilisé de la sorte. Utiliser le désarroi économique des femmes à leur encontre, et institutionnaliser leurs exploiteurs comme entrepreneur est un comble ! C'est abandonner la lutte politique pour le droit des femmes à accéder à des emplois décents et durables. C'est admettre que leur corps soit de plus en plus acheté à des fins sexuelles et utilisés comme denrées au marché.
Le rapport de l'OIT donne l'impression que la prostitution est une activité économique valable et lucrative pour tous, y compris pour les femmes en premier lieu concernées. Dans une réponse à ce rapport, publié dans Businessworld (Philippines), l'auteur note que " la majorité des travailleuses du sexe aux Philippines ne perçoivent en moyenne que 10% du revenu total (P.54.000 par an ou P 4.500 par mois) qu'elles gagnent en réalité en faveur des capitalistes courtiers ou employeurs " (The View from Taft, Sept 10,. 1998). De cette somme, elles doivent retirer entre P 5.000 et P 6.000 par mois pour leurs vêtements, transports et produits cosmétiques. Une autre somme importante et non comptabilisée revient à leur famille. " Finalement à la fin de la journée (ou de la nuit) , la plupart de ces travailleuses du sexe … se trouvent généralement piégées et sans recours et, pire encore, sans espoir d'en sortir jamais, dans un dédale de dettes " (idem). A la longue, elles sont donc encore moins capables de venir à bout de leur handicap économique et encore plus appauvries.
Ces chiffres reflètent la situation des femmes dans l'industrie du sexe dans d'autres pays qui, en définitive, profitent très peu de l'argent qu'elles gagnent. Dans les pays industrialisés, les femmes dans la prostitution et dans les industries du sexe apparentées, telles que le strip-tease, dépensent une proportion notable de leurs maigres revenus pour acheter de la drogue, qui leur permet de s'insensibiliser aux violences et autres actes perpétrés contre elles atteignant leur dignité. De plus, comme l'a indiqué Dorchen Leidholdt, les femmes prostituées perdent de leur valeur marchande en tant que marchandise sexuelle au début de la trentaine, puisque la demande mâle va pour des femmes plus jeunes. De fait, ce soit disant " travail " du sexe reste provisoire. Les femmes finissent sans aptitudes professionnelles, souvent tellement débilitées qu'elles sont incapables de travailler et sont plus démunies que lorsqu'elles avaient commencé.
" Du côté de la demande, le développement économique récent a créé une…capacité croissante et, vraisemblablement, la motivation des hommes à acheter des services sexuels dans une gamme plus étendue et plus sophistiquée… Ceci a eu pour résultat une diversité de plus en plus grande des lieux où l'on propose des services sexuels et l'existence d'établissements sexuels nouveaux et plus luxueux " (pp.207-208)
La partie la plus invisible de l'industrie du sexe reste l'acheteur, son rôle et sa responsabilité qui créent la demande pour la prostitution. Le rapport de l'OIT ne critique en rien le droit des mâles à acheter des femmes pour les exploiter sexuellement. Citant la réalité croissante de la demande des mâles pour la prostitution, et reconnaissant même que " la pauvreté n'a jamais empêché les hommes de payer des services sexuels " (p.210), les recommandations de l'OIT soutiennent implicitement cette optique selon laquelle les hommes ont besoin du sexe et ont donc le droit de l'avoir, même si pour cela, ils doivent acheter un corps de femme. Le corps de la femme prostituée est l'instrument par lequel l'acheteur mâle réalise sa domination de genre. L'OIT semble accepter que la biologie masculine dicte le comportement sexuel mâle et que la prostitution se révèle donc inévitable.
Sinon inévitable biologiquement parlant, le rapport de l'OIT assume néanmoins que la prostitution est inévitable sur le plan économique. " Etant donné que les bases économiques et sociales ne sont pas faciles à changer, le secteur du sexe ne disparaîtra pas dans un avenir prévisible. Surtout à cause de ses proportions et de son importance, la position officielle ne peut être ni la négligence, ni la non-reconnaissance " (p.213). Les recommandations explicites du rapport incitent les gouvernements à reconnaître le droit des hommes à acheter des femmes, car le pouvoir d'achat des hommes s'accroît. Ceci est une rationalisation économique du privilège sexuel et du pouvoir économique mâle.
Au lieu de transformer l'acheteur en un client légitime qui achète le corps des femmes impunément, l'OIT devrait plutôt étudier différents programmes novateurs, qui rendent l'acheteur responsable de son exploitation sexuelle, ce qui revient à réguler ses actions plutôt que d'en reconnaître leur légitimité. Par exemple, l'organisation SAGE à San Francisco a élaboré un programme qui éduque les hommes, qui ont été arrêtés pour avoir sollicité des femmes prostituées, sur les risques et l'impact de leur comportement. Les acheteurs doivent, durant huit heures, écouter celles qui sont les plus traumatisées par l'exploitation sexuelle, en particulier les survivantes de la prostitution. Ces femmes leur disent les ravages qu'ils ont commis dans leur vie, laissant derrière eux le danger, la dégradation, la maladie et souvent la mort (Ybarra, 1996, p.18). Lauréat en 1998 du prestigieux prix de la Fondation Ford/John F.Kennedy Ecole du Gouvernement " Innovations pour Gouverner ", le programme Sage envisage une réorientation des clients mâles et se fonde sur l'hypothèse que les hommes peuvent changer, plutôt que sur celle que la prostitution est inévitable.
Lorsque le secteur du sexe est reconnu comme secteur de l'économie, les gouvernements pourront mieux agir sur les dimensions criminelles de cette industrie qui vont croissantes, telles que le crime organisé, l'abus des stupéfiants et surtout la prostitution enfantine. " Pourtant les gouvernements ont trouvé des difficultés pour affronter ces problèmes…parce que…le secteur du sexe n'est pas reconnu. " (p.1)
Même s'il était possible de supprimer l'élément criminel qui contrôle l'industrie du sexe, ou de limiter seulement son interdiction à la prostitution enfantine, ces " solutions " peuvent être comparées à une tentative de réglementation de l'esclavage en tant qu'industrie, -proposition faite très sérieusement au moment culminant de la traite des esclaves. Ceux qui plaidaient pour l'abolition de l'esclavage savaient pertinemment qu'il était, et qu'il reste impossible de légiférer contre l'esclavage en éliminant simplement les propriétaires abusifs d'esclaves. Pas plus qu'il est possible de tolérer l'esclavage d'adultes et de refuser celui des enfants, car l'abus, c'est l'esclavage en tant que tel. Ils savaient que ces " solutions de secteur économique " amenaient au renforcement de l'esclavage comme institution opprimante.
Comme pour l'esclavage, la prostitution est en elle-même un abus, une exploitation et une institution d'oppression. L'exploitation sexuelle viole les droits humains de la personne qui y est soumise. Et ce, qu'il s'agisse d'adultes ou d'enfants. Il est impossible de remédier aux aspects criminels de la prostitution, sans aborder le système de la prostitution dans son entier. Une acceptation officielle de la prostitution ne conduira qu'au renforcement du crime organisé.
L'héritage de l'esclavage aux Etats-Unis s'est traduit par la subordination raciale et par l'oppression de tous les Afro-Américains. L'esclavage a fixé la manière dont pouvaient être traités aux Etats-Unis les Afro-Américains, réduits à une race, y compris ceux qui n'avaient pas été esclaves. Pour tous, l'esclavage a engendré une histoire de violence physique et de haine raciale, une société fondée sur la ségrégation et l'inégal accès aux droits fondamentaux de la citoyenneté.
De la même manière la prostitution dévalorise toutes les femmes. La prostitution a un énorme impact sur la façon dont les hommes considèrent et traitent les femmes dans leur ensemble ou en particulier. La manière dont la femme est définie dans la société et ce à quoi elle est destinée, est intimement lié à la réduction " sexuelle " de la prostitution, et renvoie plus largement à une objétisation sexuelle des femmes de plus en plus répandue, ainsi qu'au fait que leur corps soit de plus en plus accessible et disponible aux hommes. Comme le corps de n'importe quelle femme peut être commercialisé et vendu comme sexe sur le marché, toutes les femmes désormais peuvent être réduites à des objets et instruments sexuels. Ce rôle avilissant assigné aux femmes prostituées cautionne l'exploitation sexuelle de toutes les femmes, érotise l'inégalité des femmes et renforce ainsi la subordination personnelle et sociale des femmes.
" Pour ces individus adultes qui choisissent librement le travail sexuel, les préoccupations des politiques devraient se porter sur l'amélioration de leur conditions de travail et de leur protection sociale, ainsi que l'assurance qu'ils aient les mêmes droits et bénéfices dans leur emploi que les autres travailleurs " (p.212)
Dans les pays qui ont adopté cette approche de la prostitution, la réglementant/légitimant comme travail, la reconnaissance du secteur du sexe a conduit à une prostitution plus importante que lorsqu'elle est illégale. Il est sérieusement établi que des pays tels que les Pays Bas et l'Allemagne, tous deux pays ayant reconnu la prostitution comme travail et un secteur économique, sont précisément les pays où l'on trouve d'avantage de femmes trafiquées illégalement aux fins de prostitution. (de Stoop, 1994 ; Barry, 1995 Benson et Matthews, 1995). Par exemple à Amsterdam, à Rotterdam et à Utrecht, des femmes d'Amérique Latine, des Philippines et d'Europe de l'Est constituent 40%, 65% et 50% de la population prostituée de ces villes (Golding, 1994). Des chiffres antérieurs en Allemagne indiquent que seulement 12% des femmes prostituées travaillent dans les zones éros réglementées par l'Etat. En effet la majorité " préféreraient vivre dans l'illégalité plutôt que d'accepter les conditions de travail, les salaires et le contrôle de l'Etat. (Jaget, 1980).
De plus, la permissivité juridique encourage la croissance du secteur illégal. En Allemagne, les zones éros ont joué le rôle d'aimants pour toute une gamme d'activités illégales qui alors s'étendent dans les quartiers environnants (Golding, 1994). Des hommes qui autrefois n'auraient pas pris le risque d'acheter des femmes à des fins sexuelles, considèrent désormais acceptable la prostitution. Dans un climat légal et tolérant, il devient plus facile pour les proxénètes, les trafiquants et les propriétaires de bordels d'attirer les femmes au " travail ".
L'OIT affirme que la reconnaissance du secteur du sexe aiderait à maintenir une visibilité de l'industrie du sexe, ce qui la rendrait contrôlable. Mais considérons un instant l'exemple du secteur légal de la vente des armes, secteur théoriquement surveillé et réglementé par les gouvernements. C'est précisément ce qu'il adviendrait du secteur du sexe selon la proposition de l'OIT. Or on sait qu'un pourcentage significatif du trafic des armes reste clandestine et secrète, malgré la soit disant visibilité du secteur de l'armement sous surveillance gouvernementale. De plus, des centaines d'ONG surveillent étroitement le secteur de la vente des armes. En réalité, le commerce légal des armes n'a servi qu'à augmenter la viabilité et l'expansionisme de l'industrie illégale des armes. Plutôt que de réduire le trafic illégal des armes, le mouvement légal permet de l'accroître en créant l'infrastructure dont dépend le trafic illégal d'armes. Pourquoi en serait-il différent pour le secteur du sexe ?
La reconnaissance de la prostitution comme un travail ne peut qu'accroître l'expansionisme actuel de l'industrie du sexe en lui donnant un environnement de marketing stable pour lequel elle a tant fait pression, enfermant les femmes encore plus dans l'industrie en légitimant le trafic du sexe. Au lieu de recommander aux gouvernements de prendre leur part des bénéfices économiques de l'industrie du sexe, l'OIT devrait proposer aux Etats d'investir pour l'avenir des femmes prostituées en allouant des ressources économiques à partir de la saisie sur les avoirs de l'industrie du sexe, et ceci afin de permettre aux femmes de quitter la prostitution. Dans ce contexte, l'OIT devrait plutôt prêter attention a ce passage de son propre rapport qui souligne : " la prostitution est une des formes de travail les plus aliénées, les études montrent que les femmes travaillent " le cœur lourd ", se " sentaient forcées " ou étaient " prises de remords " et avaient une image négative de leur identité propre. Une proportion significative a dit vouloir quitter le travail du sexe si elle le pouvait. " (p.213)
Le rapport de l'OIT ne demande pas la légalisation de la prostitution. Lin Lean Lim, éditrice du rapport affirme que " reconnaître la prostitution comme un " secteur économique " ne veut pas dire que l'OIT demande la légalisation de la prostitution. "
Même si le rapport de l'OIT ne recommande pas explicitement la légalisation de la prostitution, il plaide implicitement pour celle-ci en appelant les gouvernements à la reconnaître comme un secteur économique et " une occupation légale protégée par les lois du travail, la sécurité sociale et la réglementation sanitaire. " (p.2) On peut se demander comment une activité illégale pourrait être taxée ! Comment la prostitution pourrait être reconnue comme une " occupation légale ", sans reconnaissance légale et donc qu'elle soit légalisée d'une manière ou d'une autre ? Comment la prostitution pourrait-elle être réglementée comme travail légitime, soumises aux normes de travail, de santé et de bien-être, sans une forme de légalisation ? Comme il est écrit dans l'éditorial du journal de Singapour " Straits Times ", la position de l'OIT consiste à " implorer la légalisation…. Ne pas l'appeler légalisation, c'est un peu comme si l'on fumait de la marijuana en disant que l'on n'aspire pas la fumée(Ghosh, 1998,p.35). "
D'autres porte parole de l'OIT sont plus francs. Jean-Claude Parrot, représentant canadien de l'OIT a déclaré : " Un gouvernement qui souhaiterait appliquer ce rapport afin de traiter réellement le problème économique et le système de taxation doit d'abord considérer la question de la légalisation. " (Gollom, 1998,p.A1).
" Une difficulté majeure (dans la reconnaissance économique de la prostitution comme travail) réside dans le fait que les mesures visant le secteur du sexe doivent prendre en compte les questions morales, religieuses, de santé, des droits humains et de la criminalité, alors que ce phénomène est surtout de nature économique (p.2) …Une position centrée sur les prostituées de manière individuelle a tendance à souligner un souci moraliste ou pour les droits humains, ce qui a son importance certes, mais qui n'influera en rien sur la transformation du secteur " (p.213)
" Les questions morales, religieuses, de santé, des droits humains et de criminalité " ont été les seuls freins à l'expansion et à l'exploitation de l'industrie du sexe. La prostitution est une exploitation sexuelle et viole les droits humains de tout être qui y est soumis. Elle opprime les femmes prostituées en particulier, mais aussi toutes les femmes, car elle justifie la vente de toute femme et réduisent toutes les femmes à la sexualité.
(...) Le fait que la prostitution reste une industrie florissante, indique précisément que les gouvernements n'ont pas fait les choix nécessaires pour y mettre fin. Toute théorie économique qui explique l'intégration de la prostitution dans de nombreux pays, devrait encourager les gouvernements à formuler le choix social d'éliminer la prostitution, et à fournir des alternatives économiques pour aider les femmes à en sortir, afin de restaurer ainsi une dimension éthique aux discussions sur les problèmes vitaux économiques et sociaux.
De nombreuses études aujourd'hui qui rapportent " les histoires pathétiques de prostituées individuelles " et qui se focalisent sur la coercition et la tromperie, ont tendance " à rechercher le sensationnel et à évoquer des réponses moralistes plutôt que pratiques ". Ailleurs, l'OIT soutient que seul un nombre relativement faible de femmes prostituées -environ 20% - est exploité violemment ou maintenu dans une quelconque forme de servitude (Reuters, 1998)
Le rapport de l'OIT fait preuve d'indifférence et d'insensibilité aux maux et aux souffrances des femmes prostituées. Le témoignage courageux de nombreuses survivantes de la prostitution a permis de faire connaître la réalité de la prostitution et le mal subi par de vraies femmes. Le récit de ces femmes les a aidées à retrouver un peu de dignité et cet espoir que l'industrie du sexe leur avait ôté. De plus leur témoignage permet de savoir ce qu'il en est en fait de l'industrie du sexe - non pas un secteur économique bénin, mais une industrie exploiteuse qui prend comme proie les femmes. Le témoignage courageux des survivantes de la prostitution a donné une visibilité au mal que constitue la prostitution.
Dans ses conclusions, le rapport de l'OIT ne mentionne comme représentant des femmes prostituées, que le Comité International pour les Droits des Prostituées. Ce groupe a demandé " la décriminalisation de tous les aspects de la prostitution adulte, conséquence d'une décision individuelle " (p.14) Des groupes qui travaillent en première ligne, qui emploient des survivantes de la prostitution et qui offrent des services directs aux femmes prostituées, ne sont pas cités dans ces mêmes pages de l'OIT comme organisation référentes pour les droits des femmes prostituées. Même si le rapport des Philippines mentionne BUKLOD, TW-MAE et WEDPRO, tous groupes qui œuvrent pour que les femmes assujetties aux systèmes de prostitution reprennent du pouvoir sur leur vie, ils ne sont pas définis par l'éditrice comme groupes luttant pour les " droits des prostituées ". Seuls ceux qui font la promotion des droits des femmes dans la prostitution sont identifiés et nullement ceux qui luttent pour le droit des femmes à ne pas être prostituées.
Certaines choisissent librement le travail du sexe comme une expression de libération sexuelle, ou comme une décision économiquement rationnelle fondée sur des potentiels de revenus, coûts et alternatives disponibles. D'autres subissent la pression de la pauvreté et des circonstances économiques mauvaises. D'autres encore sont soumises à une coercition ouverte de la part de tiers ". (p.212)
Le rapport de l'OIT confond soumission et consentement. Il définit de façon très étroite la notion de force et contredit totalement d'autres études qui indiquent que très peu de femmes choisissent réellement la prostitution comme carrière. Par les témoignages verbaux de femmes prostituées, nous savons que certaines se prostituent parce qu'ouvertement forcées, contraintes ou trompées. D'autres se prostituent à cause de la misère économique et le manque d'alternatives, manipulation, pression de la part de leurs pairs ou de leurs familles, marginalisation, perte d'ego résultant fréquemment d'abus sexuels antérieurs, recruteurs rapaces, duperie et consentement initial. Certaines entrent dans l'industrie du sexe sachant qu'elles auront à se prostituer mais sans avoir aucune idée de ce que cela signifie réellement et de ce qu'elles auront à souffrir à la longue.
Le rapport de l'OIT place la charge de la preuve sur les femmes prostituées. A elles de démontrer qu'elles ont été contraintes. Comment des femmes, marginalisées dans la prostitution, pourront-elles jamais démontrer la force ? Dans cette époque où l'on demande aux gouvernements de légiférer sur le plan international contre la traite à des fins de prostitution, le fait que l'on limite les poursuites judiciaires à la prostitution prétendument " forcée ", garantit, de fait, un nombre minimal d'inculpations. Car si les victimes doivent prouver que la force a été utilisée dans leur recrutement pour la prostitution, très peu de femmes auront un recours légal et très peu de coupables seront poursuivis.
Les femmes vivant dans les systèmes de prostitution doivent constamment mentir au sujet de leurs vies, de leurs corps et de leurs réactions sexuelles. Toute la prostitution est construite sur ce mensonge : " elles aiment ça ". Le rapport de l'OIT renforce ce stéréotype sexuel régressif : certaines femmes prostituées " aiment ça ", sinon elles ne choisiraient pas d'y rester. Et c'est ainsi qu'est accréditée cette distinction entre prostitution forcée et volontaire. Certaines survivantes de la prostitution ont déclaré qu'il leur avait fallu des années après être sortie de la prostitution, pour pouvoir avouer que cela n'avait pas été un libre choix. Car le fait de nier leur propre aptitude à choisir signifiait se nier soi-même.
Lorsqu'une femme demeure dans une relation abusive avec un partenaire qui la bat, ou même lorsqu'elle défend ses actes, personne n'ose dire qu'elle est volontairement dans cette situation. On reconnaît toute la complexité de sa soumission. Comme pour les femmes battues, les femmes prostituées nient souvent les abus dont elles sont victimes si on ne leur propose pas d'alternatives significatives. Mais la campagne médiatique de l'industrie du sexe afin de légitimer la prostitution par des droits et des bénéfices sur le travail proposé, a réussi à transformer l'éclairage de la prostitution en un travail choisi. Ainsi, nombre de personnes qui reconnaissent le fait d'être battue comme une violence contre les femmes, ne voient dans l'abus presque identique que subissent les femmes dans les systèmes de prostitution, qu'un travail volontaire.
Finalement, il est important de souligner que le Rapport de l'OIT à omis une partie essentielle du Rapport national des Philippines, qui parle justement de la distinction forcée/libre. Dans une lettre en réponse au Rapport de l'OIT, un des auteurs philippins, Rene Ofreneo, a écrit à l'OIT de Manille :
L'équipe de recherche (pour le Rapport national des Philippines) préconise la décriminalisation des prostituées mais la poursuite et l'arrestation de ceux qui profitent de la prostitution des autres. Cette politique n'est pas un cas isolé. En fait elle est celle de la plupart des ONG concernées par ce problème, mais aussi du gouvernement, ainsi que le démontre à la fois le Plan Philippin pour le Développement des Femmes 1987-1992, et le Plan Philippin pour un Développement de Sensibilité au Genre 1995-2025 (Commission Nationale sur le Rôle des Femmes Philippines, 1995, chapitre 18)… Cette position politique part d'une perspective qui ne distingue pas entre prostitution " libre " et " forcée " mais qui voit toute prostitution comme essentiellement une violation des droits humains… La Déclaration Universelle des Droits Humains affirme que personne ne doit être soumis à un traitement cruel, inhumain et avilissant. Il est donc un droit pour toute personne de ne pas être prostituée ; de ne pas être détruite, ni physiquement, ni émotionnellement, ni psychologiquement, de ne pas perdre son intégrité, sa dignité, le respect de soi ; de ne pas être soumise à une exploitation sexuelle par d'autres. (Ofreno, 1998)
Cette omission fondamentale du Rapport National des Philippines montre que les conclusions d'au moins un des pays cité, sont absolument opposées au prémisse principal sur lequel est fondé les recommandations de l'OIT, à savoir la distinction " forcée/libre ". L'omission par l'OIT de cette section du rapport National Philippin fait douter de l'exactitude des autres Rapports nationaux, tels qu'ils sont présentés par l'OIT, ainsi que des conclusions du Rapport qui de toute évidence, ne sont pas fondées sur l'unanimité des rapports nationaux.
" La prostitution enfantine doit être traitée comme un problème beaucoup plus sérieux que la prostitution adulte " (p.212). La
législation doit distinguer clairement la prostitution enfantine de celle des adultes. Dans le cas des enfants, " toute prostitution doit par définition être considérée comme involontaire et son élimination totale " mais " dans le cas des adultes, nous pouvons admettre qu'il peut être possible de distinguer entre la prostitution comme une forme de travail librement choisie et la prostitution par coercition. (p.v.).De nombreux individus et groupes sont, à juste raison, préoccupés par l'exploitation sexuelle des enfants. La prostitution enfantine est une violation intolérable de la personne de l'enfant et de ses droits humains. Mais lorsque le " choix " est utilisé pour créer une distinction entre la prostitution enfantine et celle des adultes dans le but de légitimer les soi-disant droits des femmes adultes de choisir la prostitution, alors le mal fait aux femmes est rendu invisible.
La distinction entre la prostitution enfantine et celle des adultes sert également à perpétuer l'exploitation des enfants. En effet, certains pays se dépêchent de redéfinir les enfants comme adultes, soit légalement en baissant l'âge du consentement, soit socialement en redéfinissant l'image des enfants comme adultes dans la pornographie, la publicité et les films. Plus les enfants sont sexualisées, plus on leur donne l'apparence de femmes prostituées adultes, plus les hommes peuvent prétendre qu'ils ne savaient pas qu'ils avaient affaire à une mineure.
Lorsque l'on distingue la prostitution enfantine de celle des adultes dans le but de n'exposer que la première à des poursuites judiciaires, l'homme qui a des relations sexuelles avec un enfant est qualifié de pédophile, catégorie qui donne l'impression que les hommes acheteurs sexuels d'enfants sont des personnalités anormales, ayant des fixations sur les enfants et poussés par des raisons bio-psychologiques à les abuser, incapables de contrôler leurs actes. Il n'existe pas de pathologie typique pour les hommes qui utilisent les enfants pour le sexe. Au contraire, les hommes qui exploitent sexuellement les enfants sont de tous milieux et de tous types. Dans une étude sur " l'Exploiteur de Sexe ", préparée pour le Congrès Mondial contre l'Exploitation Sexuelle des Enfants à des Fins Commerciales -Stockholm 1996 - le Groupe de Travail de l'ECPAT a montré que " … la majorité des millions d'hommes qui, chaque année, exploitent les prostituées de moins de 18 ans, sont avant tout des utilisateurs de prostituées qui deviennent exploiteurs d'enfants par leur utilisation des prostituées, et non pas l'inverse. (ECPAT, 1996, p.2) " Ces hommes sont issus d'une variété de nationalités et de milieux socio-économiques, culturels et religieux. Et ils n'abusent pas les enfants dans la prostitution parce qu'ils sont focalisés sexuellement sur les enfants, mais parce qu' " ils sont moralement et sexuellement aveugles ".
Aux Etats-Unis, les scandales concernant la prostitution enfantine et la pornographie portent généralement sur de très jeunes enfants, le plus souvent ayant moins de 12 ans, car les images de style " Lolita ", les images de fillettes de 13 et 14 ans dans les médias et dans les rues conditionnent les gens à voir en elles des adolescentes qui ressemblent à des adultes et qui seraient capables de choisir. Quelle sera la prochaine distinction ? La distinction entre prostitution enfantine et prostitution adolescente ? Un âge fixé arbitrairement à 12 ou 13 ans ? De plus, si les pays limitent le mal de la prostitution à la seule " prostitution forcée ", comme le suggère le rapport de l'OIT, il devient alors plus facile de défendre les hommes qui utilisent comme prostituées des adolescentes entre 12 et 18 ans. Car cette tranche d'âge deviendra de plus en plus ambiguë au fur et à mesure que davantage de choix est accordé aux enfants plus âgés.
Considérons par ailleurs que l'âge moyen à travers le monde d'entrée dans la prostitution est de 14 ans. Comme l'a souligné une survivante qui avait été recruté à l'âge de 13 ans. " Je dois vous dire que le jour de mes 18 ans, l'abus sexuel qui me faisait souffrir ne s'est pas transformé en un choix d'autodétermination. " En créant une distinction entre la prostitution enfantine et celle des adultes, nous transmettons le message selon lequel il existe un âge approprié qui autorise un mâle à utiliser son pouvoir social et économique pour acheter un corps femelle. Voulons-nous vraiment que le message soit : " pas maintenant, mais plus tard " ?
Les bordels légaux dans les pays qui ont reconnu la prostitution comme le Bangladesh sont remplis d'enfants. Les enfants portent sur eux des papiers d'identité qui falsifient leur âge. La police qui vérifie les papiers ne fait rien pour appliquer la limite d'âge, parce qu'elle accepte les faux certificats et qu'elle est souvent en collusion avec les proxénètes et les propriétaires de bordels. La reconnaissance et la totale légalisation de la prostitution dans ces pays n'ont rien fait pour limiter la corruption de la police, la prostitution enfantine et la prostitution des femmes.
La reconnaissance de l'industrie du sexe en tant que secteur économique ne fera qu'accroître la demande, déjà élevée, pour la prostitution enfantine. Même le rapport de l'OIT reconnaît que " l'épidémie du SIDA semble avoir pour résultat indirect une demande accrue pour des enfants toujours plus jeunes car les clients croient que ces derniers ne seront probablement pas encore infectés. " (P.19) Même avant la pandémie du SIDA, les hommes ont toujours recherché le sexe avec des enfants et des adolescents, poussés par l'idée que ce sexe est plus frais et plus réel qu'avec des femmes adultes endurcies. Cependant les hommes ne cherchent pas seulement la vulnérabilité des enfants, mais aussi leur souplesse qui les rend plus facilement façonables à devenir objets et instruments sexuels de leur désir mâle. Les hommes sont dans le leurre lorsqu'ils imaginent qu'ils introduisent les enfants à la sexualité, et ils puisent un faux sentiment de puissance lorsqu'ils " dressent " des filles qu'ils croient être de jeunes vierges.
Le rapport de l'OIT reconnaît que " l'exploitation sexuelle commerciale est une forme de violence tellement sérieuse à l'encontre des enfants qu'elle a des conséquences durables et souvent mortelles. Il y a aussi des effets de chaîne, car l'abus sexuel conduit à d'autres abus, tels que la drogue et une accumulation de conséquences négatives. " (p.212). Les témoignages oraux de femmes prostituées révèlent les mêmes effets que sur n'importe quelle autre femme abusée : cette forme de violence est si intense qu'elle affecte leur vie pour toujours. Les femmes prostituées adultes encourent des risques particulièrement importants d'automutilation, de suicide et d'homicide. Dans une étude, 46% des femmes prostituées avaient tenté de se suicider et 19% avaient tenté de se détruire autrement (Parriott, 1994) presque toutes les femmes dans cette étude se sont définies comme toxicomanes. La cocaïne, le crack et l'alcool étaient les produits les plus souvent utilisés.
Le fait de relier l'exploitation sexuelle des enfants à celle des femmes, ne signifie pas que nous traitions les femmes comme des enfants. Cela ne signifie pas non plus que l'on nie la gravité des effets psychologiques et physiques de l'exploitation sexuelle sur les jeunes par rapport aux pratiques d'exploitation sexuelle des femmes adultes. Cela signifie cependant que lorsqu'un adulte tire son plaisir de l'achat de corps des femmes et des enfants, ceci constitue une violation d'un être humain. Il utilise cet être humain comme un instrument pour son propre plaisir. Quels que soient l'âge, la culture, la race ou la condition de la victime, l'exploitation sexuelle est une violation de l'humanité, de la dignité et de l'intégrité de la personne, et devrait conduire à des poursuites judiciaires.
Conclusions
La reconnaissance officielle du secteur du sexe a peu de chances d'améliorer la situation des femmes. Ceux qui prétendent que la reconnaissance de la prostitution comme travail protègerait les femmes des abus, semblent ignorer que la violence commise à l'encontre des femmes prostituées n'est pas liée au fait que les lois ne protègent pas les femmes ou le " travail ". C'est une violence parce que l'utilisation de ces femmes par les hommes et que les actes qu'elles doivent effectuer sont avilissants physiquement et sexuellement. De plus, l'utilisation de ces femmes est une exploitation qui en elle-même, le plus souvent, est violente.
Sous quelle forme pourrait se faire une reconnaissance du secteur du sexe ? L'OIT d'un côté reconnaît que les femmes prostituées refusent un enregistrement légal obligatoire, et de l'autre, semble accepter que ce genre d'enregistrement obligatoire soit nécessaire. Une autorisation officielle accorderait-elle vraiment des droits aux femmes prostituées, ou bien les enfermerait-elle dans un ghetto enregistré où les femmes seraient légalement stigmatisées, marquées par l'Etat comme prostituées et devant êtres soumises à des examens médicaux ? Au Bangladesh, selon la loi, il suffit qu'une femme fasse une demande écrite devant un magistrat de première classe, pour qu'elle obtienne l'autorisation de se prostitutuer. Pourtant peu de femmes font ce type de demande.
Dans certains pays, il est probable que tout un réseau criminel se constituera afin de contrôler les autorisations légales. De nouvelles lois reconnaissant le secteur du sexe devront être promulguées et appliquées. Ce qui implique davantage de bureaucratie et de paperasserie et non de protection. Lorsqu'une femme voudra poursuivre l'auteur d'un acte violent ou autre, la charge de la preuve posera de grandes difficultés car elle devra prouver la force. Cet exemple démontre bien le non-sens de la distinction forcée/libre.
Si une femme prostituée est payée pour " simuler " un viol, comment ce viol " simulé ", auquel elle est supposée consentir, peut-il être dissocié de la réelle brutalité du viol que l'acheteur lui fait subir ? Un tribunal alors pourra-t-il faire une distinction entre la simulation d'un viol forcé ou libre dans ce cas ? Ou bien supposera-t-il qu'il s'agit d'un risque du métier de prostitution, et que, en tout état de cause, l'acheteur peut impunément devenir plus brutal que prévu ? Comment la femme pourra-t-elle démontrer qu'il y a eu violation de ce qu'elle était supposée subir dans l'acte de prostitution - par exemple un viol " normal " en opposition avec un viol brutal ? Comment une femme pourra-t-elle prouver la force dans pareil contexte et démontrer qu'elle n'avait pas librement choisi dans la " simulation " de viol, la violation et la violence auxquelles elle était soumise ? Comme l'a déclaré la Coalition contre le Trafic des Femmes Asie : " le sexe conditionné par l'argent donne le pouvoir de dicter le type d'acte sexuel " (Coalition Against Trafficking in Women-Asia, 1997).
Le rapport de l'OIT prétend que la reconnaissance de la prostitution comme secteur économique améliorera les conditions de santé des femmes dans l'industrie. Mais il n'indique pas la manière dont cela pourrait se faire clairement. Il indique dans un passage que les mesures de santé, probablement les contrôles et la surveillance, devraient être dirigées vers les " clients " Ceci paraît difficilement possible. Car ce sont les acheteurs qui sont vecteurs principaux dans la chaîne de transmission du SIDA/VIH et des MST et qu'ils transmettent les maladies non seulement aux femmes dans la prostitution mais aussi à leurs épouses et autres partenaires sexuels. Sans doute, l'OIT admet-elle tacitement que la viabilité du secteur du sexe dépend de la satisfaction du client à qui l'on doit donner ce qu'il veut - ce qui exclut évidemment des contrôles médicaux obligatoires - et elle ne propose du coup aucune recommandation sur la manière dont la surveillance des clients pourrait être réalisée.
Les hommes vont vers les femmes dans la prostitution pour avoir du sexe selon leur demande. Ils n'utiliseront pas de préservatifs s'ils ne le veulent pas. Les acheteurs de sexe ne veulent pas être contrôlés à la porte pour le SIDA/VIH ou pour les MST. Car ils cherchent du sexe anonymement et sur demande. Même dans l'armée, là où des contrôles médicaux pourraient être facilement ordonnés - comme dans les cliniques d'hygiène sociale, gérées naguère par l'armée américaine en liaison avec les administrations locales près des anciennes bases militaires américaines aux Philippines où l'on contrôlait les femmes prostituées - les militaires ne sont jamais obligés de subir des contrôles médicaux.
Le déterminisme économique de l'OIT qui réclame la reconnaissance du secteur du sexe -particulièrement en Asie du Sud Est où la brutalité de la globalisation a eu les effets les plus dévastateurs - n'avantage certainement pas les femmes. Tout comme les autres formes de violence à l'égard des femmes, la prostitution constitue une grave violation des droits humains des femmes. Plutôt que de céder à la loi du marché, les gouvernements devraient réaffirmer leurs engagements aux droits humains afin que soient abolies toutes les formes de violence et d'exploitation sexuelle, y compris la prostitution, en décriminalisant les femmes prostituées et en pénalisant les proxénètes, les entremetteurs et les acheteurs.
Les quatre pays étudiés dans le rapport de l'OIT ont été, et seront, les plus touchés et atteints par ces recommandations.
L'organisme de Genève est le subsidiaire le plus ancien des Nations Unies et s'occupe depuis des décennies du monde du travail… Dans de nombreux pays en développement, l'OIT est considérée avec déférence par les dirigeants syndicalistes qui croient que ceux qui gèrent cette organisation ont à cœur les intérêts des travailleurs. Cependant, … l'OIT a… grossièrement sous estimé, non seulement l'intégrité des gouvernements de cette région, mais aussi l'intelligence des peuples du Sud Est Asiatique… La prostitution et l'industrie du sexe sont des maux sociaux, et ne sont certainement pas des métiers légitimes qui selon l'OIT rapportent de meilleurs revenus que le travail non spécialisé. Depuis des années, les gouvernements de cette région ont mené la guerre au trafic de chair. Leur statut de pays récemment appauvris ne doit donner à personne, que ce soit l'OIT ou qui que ce soit d'autre, l'impression que la Malaisie, l'Indonésie, les Philippines ou la Thaïlande, soient désespérées et prêtes à faire n'importe quoi pour leur croissance économique (Business Times, Malaisie, 1998)
Reconnaître comme légitime le secteur du sexe renforcera la subordination des femmes et les rendra d'autant plus " objets sexuels " et les conduira à une plus grande inégalité économique. Dans les pays qui ont reconnu la prostitution comme une forme de travail, " il y a plus de bordels que d'écoles. " Voulons-nous vraiment qu'il y aient des bordels partout ? La prostitution est-elle une carrière à laquelle nous souhaiterions voir aspirer les jeunes filles ?
Les femmes dans la prostitution ont besoin de services sociaux, de possibilité d'éducation et des alternatives économiques, en fait une véritable reconnaissance économique qui ne les confine pas à une vie de prostitution mais leur offre un autre avenir. Les femmes dans la prostitution ont besoin de projets générateurs de revenus qui leur permettront de gagner leur vie correctement, des emplois qui ne les enferment pas dans des vies d'exploitation sexuelle et économique. Les femmes dans la prostitution doivent être amenées dans le courant principal d'une vie économique d'un pays (mainstream) et non pas que la prostitution soit considérée comme un travail légitime et qu'elle devienne la voie essentielle.
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