"Le voile est un piège, qui isole et marginalise"

(Hanifa Cherifi, membre du Haut Conseil de l'intégration)

 

Onze ans après l'affaire des foulards, à Creil, l'islamisme continue de progresser en France;
la médiatrice analyse les ressorts de cette "colonisation" sournoise

 

LE MONDE | 15.12.01 | 11h32 (ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16/12./02)

* "Au lendemain de l' "affaire des foulards" de Creil était créé le Haut Conseil de l'intégration. Onze ans plus tard, alors que l'Afghanistan et ses femmes en burqa font la "une" de l'actualité internationale, comment les choses ont-elles évolué dans l'Hexagone ?

- C'est vrai qu'entre le voile et la burqa, il n'y a qu'une différence de degré, non de nature. Si, en 1989, l'affaire du voile a tant choqué, c'est parce que ce type de comportement était totalement inédit dans la communauté nord-africaine, immigrée en France depuis presque un siècle. On l'a traitée tout de suite, mais sur un plan strictement juridique : le Conseil d'Etat a rendu un avis, estimant que les manifestations d'appartenance religieuse étaient compatibles avec la laïcité de l'école publique, dans certaines limites (excluant la sécurité, le prosélytisme, l'absentéisme, l'atteinte à la dignité de la personne, etc.). Le Conseil d'Etat n'a pas examiné de plus près la question. Les autorités publiques, chargées de l'intégration, ne l'ont pas fait non plus. Elles n'ont pas voulu le faire. Personnellement, je le regrette, parce que le "hidjab" (voile islamique) renvoie les "beurettes" à un mode de socialisation plus conforme à la société saoudienne qu'à une société française égalitaire.

"Si on s'était donné le temps de la réflexion, on se serait rendu compte que le port du voile est un obstacle au processus d'intégration scolaire, sociale et, surtout, d'intégration dans le monde du travail. Le principe de laïcité impose non pas l'invisibilité, mais la neutralité : on ne peut pas porter le voile quand on est maire ou juge, institutrice ou députée. Le ministre de l'éducation de l'époque, Lionel Jospin, a préconisé le "dialogue", pour tenter de convaincre les jeunes filles d'enlever le foulard. On a donc réglé quelques cas et, malgré des périodes chaudes, la médiation a permis de calmer les tensions et de limiter le nombre des affaires. Mais on ne s'occupe toujours pas des conséquences, pour les jeunes filles elles-mêmes, du port du voile dans la société française. Or c'est sur ce point qu'on devrait travailler, si on veut faire barrage à l'influence de l'idéologie islamiste. Car c'est elle, et elle seule, qui, si j'ose dire, pousse au voile... Cette idéologie est fondée sur l'apartheid sexuel. Tous ceux qui réclament le port du voile le font au nom d'un islam rigoriste, non pas pour promouvoir les femmes.

* Quelles sont ces conséquences que vous évoquez ?

- Prenons le cas de l'école, où le port du voile est toléré dans les limites dont j'ai parlé. En décidant de mettre le hidjab, la jeune fille s'auto-stigmatise : elle n'est plus une élève comme une autre, elle devient une femme musulmane. Cela l'amène à vouloir être traitée comme telle et donc à induire, chez les enseignants et même parmi ses camarades de classe, des comportements particuliers.

Par exemple, le fait qu'elle s'assoie exclusivement près des filles ne choque plus personne. De même, on va trouver normal le fait qu'elle "sèche" systématiquement les cours de gymnastique, parce qu'elle ne veut pas qu'on voie son corps. Et, finalement, on trouvera normal aussi qu'une fille musulmane ne se marie pas avec un non-musulman. Le voile est un piège, qui isole et marginalise. Et qui conduit la communauté scolaire à traiter les filles voilées comme telles : des isolées, des marginalisées.

* Mais si l'envie de porter le voile vient des filles elles-mêmes ?

- Elles ne sont pas forcément conscientes de ce processus d'enfermement et d'exclusion. A entendre les islamistes, qui citent le Coran, il n'y a "pas de contrainte en religion" et c'est le cœur des jeunes filles qui parle, quand elles décident de mettre le voile. Mais, s'il est vrai qu'il n'y a pas de contrainte physique, la pression, elle, est énorme : tous les courants islamistes, quelle que soit leur obédience, les y incitent. Dès qu'une jeune fille voilée émet le désir d'enlever le voile, elle en est empêchée : on lui répète que, si elle ose le faire, elle risque de "brûler en enfer". Enlever le voile, c'est plus grave que de ne pas le porter... et ça, la société française ne le voit pas.

"La bataille contre le voile ne passe pas par la répression, mais par l'information et la prévention : il faudrait mettre en place dans les écoles, comme on l'a fait pour la citoyenneté, des dispositifs d'information sur la signification du voile et ses conséquences. Ceux qui minimisent la question du hidjab perdent de vue, ou peut-être ignorent, la parenté profonde qui existe entre l'idéologie des talibans et celle de nos islamistes "modernes". Là-bas, comme ici, revient cette obsession : la femme, dans l'espace public, ne doit rien montrer de son corps, exceptés, c'est la version "soft", le visage et les mains. Les "savants" de l'islam sont tous d'accord sur cette obligation. Selon la version "hard", appliquée en Arabie saoudite ou chez les talibans, la femme doit être entièrement voilée, y compris le visage et les mains. Cette philosophie islamiste induit, évidemment, le refus de la mixité, au détriment des femmes - par le port du voile, notamment. On est donc en totale contradiction avec l'intégration. Et en contradiction aussi avec les pratiques d'autres communautés musulmanes : au Mali ou au Sénégal, par exemple, ou encore chez les Berbères d'Afrique du Nord, les femmes ne sont pas voilées. Chez les Touaregs, ce sont les hommes, et non les femmes, qui sont voilés. En France, il n'y a d'ailleurs jamais eu d'affaire de foulard avec des jeunes filles d'origine africaine. Les problèmes se sont posés, pour l'essentiel, avec des élèves d'origine arabe ou turque, et avec quelques converties.

* En France, comme dans le reste de l'Europe, l'engouement pour l'islam est pourtant massif chez les jeunes, d'origine maghrébine en particulier. Comment l'expliquez-vous ?

- Cette conviction, "ma culture, c'est l'islam", s'est répandue chez les jeunes, surtout dans les banlieues, c'est vrai. Sans doute est-ce, en partie, le résultat d'une assignation identitaire, proférée de manière plus ou moins explicite par la société. En France, quand on parle d'immigrés de la "première", "deuxième" ou "troisième génération", il s'agit toujours des Maghrébins. Quelqu'un comme Raymond Forni, le président de l'Assemblée nationale, est arrivé en France à l'âge de 17 ans, mais on ne dira jamais de lui qu'il est un immigré de la "première génération". Ces termes, comme l'étiquetage des jeunes Maghrébins en "beurs", mot qui a perdu très vite sa connotation positive, sont un symptôme des ratés de l'intégration. L'affaire du voile en est un autre. Se revendiquer comme musulman est aujourd'hui vécu comme une revanche par ces jeunes, filles et garçons. Ils ont le sentiment que l'environnement français leur est hostile. Ils croient qu'ils n'ont plus rien à perdre.

"Mais ce phénomène est aussi le résultat d'une réactivation de l'islamisme au niveau international et de son extension dans les communautés immigrées. En Grande-Bretagne, les autorités ont cru régler les problèmes de voile en imposant que la couleur du hidjab soit la même que celle de l'uniforme du collège ! En France, le prosélytisme islamiste continue ses ravages dans les banlieues et, en l'absence de réponse politique à la demande d'intégration, des courants très minoritaires, comme celui des Frères musulmans, sont devenus influents. C'est parce que les familles et les associations leur résistent que les banlieues ne se sont pas transformées en océans de filles voilées. Des associations laïques très peu soutenues, malheureusement, par les pouvoirs publics, organisent des concerts, des pièces de théâtre, des cours de danse, etc. Elles travaillent à déconnecter le culturel du religieux. C'est un effort essentiel. La réappropriation des cultures nationales, historiques, est d'ailleurs l'un des enjeux majeurs de la situation en Afghanistan - où les talibans ont, d'un même mouvement, imposé la burqa aux femmes et détruit les bouddhas de Bamiyan. L'islamisme est une nouvelle forme de colonisation - des corps et des esprits. Sans la participation active des femmes, sans la reconnaissance de leur existence et de leurs droits, il n'y aura pas de décolonisation. Et pas de liberté en Afghanistan."

Cette universitaire de quarante-huit ans, membre du Haut Conseil de l'intégration, a participé à l'élaboration du rapport sur "L'islam et la République".

Propos recueillis par Catherine Simon

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