La percée de la mouvance masculiniste en Occident

 

(Hélène Palma, maîtresse de conférence en études anglophones)

Avant de parler du masculinisme, il faudrait commencer par en donner une définition. Je vais l’emprunter à Michèle Le Doeuff, puisque c’est elle qui a créé ce terme.

Voici ce qu’elle nous dit : « Pour nommer ce particularisme, qui non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y qu’eux qui comptent et leur point de vue), j’ai forgé le terme de masculinisme. » (1)

Ainsi, Michèle Le Doeuff considère comme masculiniste tout discours, toute pensée centrés sur les seuls hommes et leurs seuls intérêts.

Je dirais pour ma part que le masculinisme aujourd’hui en Occident, c’est une lame de fond, une idéologie rampante, un état d’esprit à l’égard des hommes et des femmes, qui tend à affirmer que les premiers sont victimes des « excès » des secondes. Les femmes, entend-on dire ici et là, auraient exagéré. Elles auraient obtenu « trop » de droits, de libertés et aujourd’hui, dit cette idéologie, elles seraient devenues incontrôlables. Le remède, entend-on encore murmurer, ce serait que les femmes soient rappelées à l’ordre.

Afin de donner une définition plus concrète, on pourra dire que cette idéologie, en fait très ancienne, (on peut affirmer que tout patriarcat est masculiniste) a pris, au cours des dernières décennies, la forme d’une mouvance d’une radicalité extrême dont l’objectif non avoué, mais évident, est d’entraver la liberté des femmes que les acteurs de cette mouvance ne considèrent pas comme leurs égales.

Je vais essayer d’être encore plus précise en désignant quelques groupes qui s’illustrent de manière très spectaculaire à l’intérieur de cette mouvance : à ma connaissance ce sont les groupes de défense des droits des pères, mais plus généralement les groupes d’hommes qui forment aujourd’hui le gros du bataillon masculiniste (mais comme nous le verrons, ce ne sont pas les seuls). Des hommes, des pères, donc, qui se lamentent sur la prétendue précarité de leur condition.

Or, à diplôme égal, ils sont mieux payés que les femmes à raison de 20% en moyenne dans le secteur privé, ils sont dotés d’emplois stables à responsabilité bien plus fréquemment que leurs collègues féminines, leur carrière n’est jamais entravée par d’inopportunes grossesses, ils sont peu sollicités pour le soin aux enfants qui n’occupe qu’une mince part de leur journée et ils contribuent encore faiblement aux tâches domestiques en général (2).

Sur le plan judiciaire ils sont encore trop peu poursuivis et trop souvent excusés lorsqu’ils se laissent aller à des violences domestiques, comme le rappellent les statistiques de classement sans suite des plaintes de femmes pour violences domestiques ainsi que des travaux de sociologie. (3).

En fait, le groupe le plus privilégié de notre société patriarcale prétend être gravement lésé et s’exprime dans ce sens depuis une quarantaine d’années. Ces hommes dénoncent le plus souvent le féminisme comme la cause première de leur mal-être et souhaitent ouvertement un retour en arrière.

1. Les conditions d’émergence de cette mouvance

 

Les premiers regroupements d’hommes ont commencé à apparaître dans les années 1950 lorsque le divorce s’est développé aux Etats-Unis : un nombre croissant d’hommes divorcés s’est alors trouvé dans l’obligation de payer une prestation compensatoire à leur ex-femme et une part contributive à l’éducation des enfants. Barbara Ehrenreich fait explicitement allusion à cette contestation du paiement de la pension alimentaire par des hommes dès la moitié du XX° siècle dans son livre The Hearts of Men : American Dreams and the Flight from Commitment (1983) : « Why should a man give his ex-wife alimony and child-support when she is just as capable » (4).

 

Un peu plus tard, dans les années 1970-80, la rhétorique de ces regroupements d’hommes divorcés a sensiblement changé d’allure. Il n’était plus question seulement d’argent, un argument qui ne rendait pas leur cause très sympathique, mais de douleur d’être quitté, de chagrin de ne plus voir suffisamment leurs enfants, selon eux indûment laissés au soin exclusif de leurs mères. C’est en médiatisant cette souffrance face à des femmes qui, disent-ils, détruisent leur vie par égoïsme, afin de poursuivre leur carrière ou suivre un autre homme en emmenant avec elles leurs enfants, que les groupes de pères ont réussi à s’attirer la sympathie de la société. Susan Faludi montre combien le film Kramer contre Kramer, par exemple, est emblématique du discours qui a alors commencé à se développer autour des questions de garde d’enfant (5). Kramer contre Kramer met en effet en scène un couple qui divorce et souligne très pesamment la souffrance de ce père inquiet de perdre la garde de son fils. Plus récemment, on pourrait citer le très populaire Madame Doubtfire qui, mêlant humour et pathos, conduit le spectateur à plaindre de tout son cœur ce pauvre père victime d’un divorce et privé de l’affection de ses enfants.

Il est très important ici de souligner que les groupes de défense des droits des pères ne se sont jamais placés sur le plan de la réflexion constructive sur les problèmes de société qu’ils soulignent : ils ne se sont pas intéressés aux raisons profondes expliquant l’augmentation des divorces, ont très rarement abordé la notion de violence intra-familiale, celle de domination masculine ou encore celle de travail parental. Pour le dire autrement, il apparaît assez clairement que l’objectif de ces regroupements n’a jamais été la réflexion politique sur des questions de société mais la revendication pure et simple.

2. Le masculinisme qui est-ce ? Les acteurs en France, en Europe et ailleurs

Comme cela a été indiqué plus haut, ce sont bien les groupes de pères et les groupes d’hommes qui forment le gros des troupes masculinistes aujourd’hui mais leur discours est repris bien au-delà de la sphère de leurs seuls cercles associatifs et réseaux d’influence.

 

Ce sont, comme leur nom l’indique souvent clairement, des associations dont le but est de lutter pour que les pères divorcés maintiennent un lien avec leurs enfants malgré la séparation ou le divorce. Martin Dufresne dirait que c’est la branche « paternelle » du mouvement masculiniste. On en trouve dans tous les pays du monde. Leur discours sont très souvent comparables, leurs revendications aussi.

En lançant sur Google une recherche à partir des mots « groupes de pères divorcés/divorced fathers’ groups », on obtient plusieurs centaines de réponses renvoyant pour la plupart vers les sites d’associations de défense des droits des pères. Pour la France, on compte environ une vingtaine d’associations de défense des pères divorcés ou séparés, toutes sont présentes sur internet. Les plus célèbres sont SOS Papa, qui possède différentes antennes régionales, le Mouvement de la Condition Paternelle ainsi que l’association dissidente du Nouveau Mouvement de la Condition Paternelle. Leurs noms peuvent parfois ne pas contenir de référence explicite à la paternité : SOS Divorce est dans ce cas mais il ne fait aucun doute, à lire les textes contenus sur le site de cette association, qu’il s’agit là encore d’un groupe de défense des droits de pères divorcés.

Ailleurs se sont formés des groupes plus ou moins originaux, plus ou moins provocateurs. Le groupe Fathers 4 Justice en Grande-Bretagne est spécialiste des coups d’éclat d’assez mauvais goût : des messieurs déguisés en batman ou en spiderman se promènent devant des monuments historiques ou sur des grues pour crier leur douleur tandis que leurs camarades aspergent de poudre violette (violette en référence à l’une (6) des couleurs choisies par les suffragettes lorsqu’elles menaient combat pour obtenir le droit de vote) des députés à la Chambre des Communes. Aux Etats-Unis et au Canada se trouvent sans doute les groupes au discours et aux actions les plus violents, avec des menaces explicites adressées aux politiques si leurs revendications ne sont pas satisfaites (7).

 

Ce sont des associations aux objectifs plus généraux, beaucoup moins spécialisées que les associations de pères. Elles ont cependant en commun avec ces dernières de revendiquer avec virulence des droits et, comme elles en ont l’outrecuidance, l’égalité.

C’est la Condition Masculine qui en France représente le mieux ce type d’associations. Le nom complet de cette association est toutefois « Condition masculine-soutien de l’enfance, sos divorce pour les pères », ce qui indique que ce groupe s’intéresse aussi beaucoup à la cause des pères divorcés.

Ailleurs on trouve de nombreux regroupements d’hommes se disant contents d’appartenir au genre masculin : « content d’être un gars », déclare Yves Pageau, animateur du site internet garscontent.com, qui regorge d’injures à l’encontre des féministes et des juges. D’autres masculinistes légèrement plus subtils s’enorgueillisent de leurs titres universitaires mais signent tout de même des ouvrages au titre sans équivoque : « Homme et fier de l’être » d’Yvon Dallaire, qui se définit comme psychologue, sexologue, auteur et conférencier.

Aux Etats-Unis on trouve encore le groupe d’hommes « Promise keepers », groupe d’hommes évangélistes qui promeuvent et revendiquent les valeurs patriarcales de chef de famille, de protecteur et de père.

 

L’apitoiement sur la condition paternelle/masculine est devenu un thème classique de la presse depuis quelques années. Dans de nombreux medias, au cinéma, chez de nombreux auteurs, sociologues, philosophes, on retrouve ce même attendrissement sur le sort des hommes et plus particulièrement des pères, et, plus particulièrement encore, des pères divorcés.

Une rapide analyse de la presse permet de s’en rendre mieux compte : en 2003, pour le 8 mars, Elle consacre un dossier au malaise masculin (8) ; en janvier 2003, Le Nouvel Observateur sort un numéro hors-série consacré aux pères et intitulé « L’aventure de la paternité ». Les dérapages de manquent pas, depuis Jean Daniel s’interrogeant sur l’utilité du droit de vote aux femmes jusqu’à Dominique Youf contestant le droit d’accoucher sous X en passant par l’inévitable témoignage d’un père se disant victime de son ex-femme et des fausses allégations de leur fille.

La presse télévisée ne manque pas d’exemples non plus : en mars 2003, le magazine « Envoyé spécial » diffusait un reportage consacré à des pères prétendument victimes d’accusations mensongères d’inceste. Le reportage, « Divorces : l’arme du soupçon », n’envisageait à aucun moment la possibilité qu’un enfant se plaignant d’agressions puisse dire la vérité.

Chez les philosophes, Elisabeth Badinter s’intéresse depuis longtemps aux hommes, qu’elle plaint beaucoup, qu’elle qualifie de « sexe faible » dans XY et qu’elle décrit comme victimes des féministes dans Fausse route.

Chez les sociologues, les psychologues, les psychanalystes, depuis longtemps, la compassion à l’égard des hommes, des pères, et surtout des pères divorcés, est devenue une vieille habitude. Certains, comme Geneviève Delaisi de Parceval et Christine Castelain-Meunier, toutes deux auteures de livres consacrés à la paternité (9), ont longtemps fait partie du comité d’honneur de l’association SOS Papa.

Cet apitoiement généralisé pourrait être intéressant et constructif : les sociologues et les philosophes qui se penchent parfois en toute bonne foi sur la souffrance masculine pourraient en effet permettre d’entamer une réflexion sur le meilleur moyen d’aider à la fois les hommes et les femmes. L’ennui, c’est que sous le masque larmoyant qu’ils présentent à la société, qui émeut tant de journalistes, de philosophes et de sociologues, les masculinistes cachent un programme réactionnaire redoutable pour les droits fondamentaux des femmes.

3. Quel est leur discours ? Quelles sont leurs valeurs ?

 

La revendication première des groupes d’homes et de pères, c’est de ne plus payer les pensions alimentaires et de voir leurs enfants plus souvent. Les arrangements de résidence alternée sont, de ce point de vue très intéressants, puisqu’ils permettent de fait la suppression du paiement de toute part contributive aux besoins des enfants. Cependant, la suppression de la pension alimentaire ne résout pas la question des écarts de salaire.

D’autre part, une résidence alternée, parce qu’elle est un mode de garde extrêmement contraignant, empêche tout déménagement : il devient donc impossible d’accepter un emploi loin de son domicile d’origine sous prétexte qu’on a un enfant en résidence alternée. Les femmes, dont la situation est plus souvent précaire que celle des hommes, sont donc professionnellement entravées par ce genre de dispositions.

 

La plupart de ces groupes d’hommes, de pères et leurs relais sont toujours prêts à nier la réalité des violences commises à l’encontre des femmes. Beaucoup de groupes d’hommes/pères accusent les féministes de falsifier les chiffres des violences. Ainsi, le site internet du mouvement de la condition paternelle (10) ose titrer l’un de ses articles : « Les violences conjugales : une réalité largement maquillée » avec des petites phrases très intéressantes à souligner : « Lorsqu’il vous est annoncé des chiffres importants de violences conjugales, chacun trouve cela scandaleux et prend effectivement parti contre ces violences. Tout l’astuce de la propagande relève donc de ces chiffres. Or, dans les chiffres des violences conjugales, contrairement à ce que tout le monde imagine, il ne s’agit pas que de coups et blessures, mais aussi de tout ce que certaines femmes CONSIDERENT COMME VIOLENCE :