Les femmes poursuivies comme "SORCIERES"...


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Volant dans les airs à califourchon sur son manche à balai, ainsi est représentée la sorcière dans l'iconographie populaire, « image d'Épinal », recouvrant une réalité historique complexe, faite de savoir chamanique et de persécutions. Croyances anciennes dans lesquelles survivent les cultes païens de la fertilité du monde antique, qu'on peut faire remonter à la fin du paléolithique. Cette persécution jugée sexiste par de nombreuses féministes a causé à travers les siècles un nombre considérable de victimes.

 

 

L'origine du mythe

Au Moyen Âge, l'institution religieuse catholique entend exercer un contrôle absolu non seulement sur les contenus théologiques, mais aussi sur les modes de vie. L'inquisition est créée au début du XIIIe siècle par Grégoire IX pour lutter contre les hérétiques, suite au concile de Latran IV. Ses premières victimes sont les Cathares, Vaudois ou Albigeois, qui proposent des visions de la foi chrétienne profondément différentes. Mais la contestation relève aussi d'un désir de liberté. En réaction aux fièvres millénaristes fleurissent un certains nombre de sectes dans la mouvance du Libre-Esprit, comme les bégards et les lollards qui réclament une plus grande liberté des corps et des consciences. En particulier, on trouve dans ces sectes un grand nombre de femmes. Elles expriment leur désaccord avec l'Église, dont la hiérarchie est exclusivement masculine et qui cherche à imposer aux femmes dans la société la soumission qui leur est réservée dans la Bible. Les béguines, surtout présentes en Europe du nord, cristallisent ce courant de subversion des mœurs. Elles vivent au sein de communautés autonomes, mais ne sont pas ordonnées. Elles vivent d'aumônes, mais aussi de leurs salaires pour leurs soins médicaux ou leurs travaux textiles. Surtout, elles prônent une plus grande liberté sexuelle et récusent l'autorité des hommes. Marguerite Porete, une béguine, pousse la provocation jusqu'à publier à la fin du XIIIe siècle un traité de théologie, le Miroir des âmes simples anéanties. Poursuivie par l'inquisition, elle est condamnée pour hérésie et est brûlée en 1310. Avec elle commencent plusieurs siècles de répression des tentatives d'émancipation de la femme.

En 1326, le pape Jean XXII rédigea la bulle Super Illius Specula, qui range la sorcellerie parmi les hérésies. En 1484, le pape Innocent VIII lance le signal de la chasse aux sorcière en rédigeant une bulle papale 5 qui organise la lutte contre la sorcellerie et élargit la mission de l'inquisition aux « praticiens infernaux ». La persécution est véritablement lancée à grande échelle après la publication en 1486 du Malleus Maleficarum, par Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, deux dominicains 1. Il s'agit d'une enquête commanditée par l'Inquisition qui décrit les sorcières et leurs pratiques, et les méthodes à appliquer pour les reconnaître. Ce livre, surnommé le marteau des sorcières, est un véritable succès : en 30 ans, il est réédité plus de vingt fois. Le manuel rédigé par les deux Dominicains, n'a jamais été désavoué.

Les persécutions

Suite à cet ouvrage commence une mouvement systématique d'arrestation dans toute l'Europe. Surtout en Allemagne, en Suisse et en France, mais aussi en Espagne et en Italie. Cette première vague dure environ jusqu'en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Tant les tribunaux de l'Inquisition que ceux de la Réforme conduisent les sorcières au bûcher. Historiens et chercheurs estiment aujourd'hui le nombre de victimes entre 50 000 et 100 000. Un chiffre élevé en proportion de la population européenne de l'époque.

80 % des victimes des procès en sorcellerie sont des femmes. Ces victimes sont choisies parmi les étrangers, juifs, homosexuels, marginaux et « errants » - pauvres hères et vagabonds, « gens du voyage » - et appartiennent en majorité aux classes populaires. Les condamnations pouvaient parfois être étendues à leurs enfants, surtout s'il s'agissait de filles. Une petite minorité d'entre elles étaient des malades mentales ou d'authentiques criminelles coupables d'homicide - ce fut le cas par exemple de la Voisin, sous Louis XIV. La plupart furent torturées et brûlées, parce que ces femmes autonomes symbolisaient la subversions des moeurs et de la morale, le plus grand des péchés qui leur était reproché par les autorités du temps.

Les dernières persécutions se terminent vers la fin du XVIIe siècle. Les dernières sont brûlées l'une dans la Suisse protestante en 1782, et l'autre dans la Pologne catholique en 1793.

Ce que l'on reproche aux sorcières

Tout d'abord, les sorcières heurtent la raison et la médecine moderne de l'époque. Il s'agit souvent de sages-femmes ou de guérisseuses, qui soignent par les simples, à l'aide de décoctions et breuvages de leur composition, et de formules magiques. La population, essentiellement rurale, n'avait guère d'autre recours pour se soigner. Ce savoir traditionnel mêlé de chamanisme rural est une offense à la rationalité médicale de la renaissance.

Ensuite, les sorcières s'émancipent du rôle de soumission qui leur est donné par la société de l'époque. Elles travaillent, elles sont autonomes, elles sortent des normes de la féminité. La sorcière la plus célèbre est sans doute Jeanne d'Arc. Lors de son procès en sorcellerie, on lui reproche de porter des habits d'homme - ce qui était alors un délit passible de la peine capitale, et restera interdit jusqu'à la fin de la première partie du XXe siècle - , d'avoir quitté ses parents sans qu'ils lui aient donné congé, et de monter à cheval.

On reproche également aux sorcières leur sexualité. Une sexualité débridée : d'après le Marteau des sorcières 1, elles ont le “vagin insatiable” ; les sabbats qu'on leur reproche sont l'occasion d'imaginer de véritables orgies sexuelles. Mais surtout une sexualité subversive. Les vieilles sorcières sont réputées faire l'amour, chose que l'on n'imagine pas au Moyen Âge. De plus, les sorcières apprécient dans l'amour les positions contre-nature, en particulier elles chevauchent volontiers leurs compagnons. On retrouve ici dans la sorcière la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d'Adam. Formée par Dieu à l'égal de l'homme, Lilith aurait abandonné Adam car il refusait de se livrer au jeu de l'amour en dehors des position traditionnelles. Dans une société qui entend régler les corps comme elle règle les esprits, cette sexualité est inacceptable.

Enfin, les sorcières ont commerce avec le diable. On leur reproche leur usage des pratiques magiques traditionnelles du monde rural. On développe pour mieux les rejeter toute une légende et une iconographie autour de ces pratiques : sabbats, messes noires, sacrifices, sorts jetés… En réalité, dans un temps où la famine était quotidienne, le « sabbat » était l'occasion de festins dans quelque clairière, parfois suivi de « ripailles ».

À cette époque deux corps de métiers jouent un grand rôle économique, celui des médecins et celui des clercs. Or les femmes, qui jouissaient d'une relative liberté, heurtent le pouvoir médical et le pouvoir religieux. Les vagues de persécution eurent pour conséquence de les convaincre de se retirer dans leur foyer et de renoncer à toute activité en dehors de celui-ci.

On a souvent prêté aux sorcières le pouvoir de voler sur des balais. Cette peinture murale du XIIe siècle représentant une divinité païenne de la sexualité/fertilité suggère une explication d'ordre sexuel (le manche du balai étant alors utilisé comme un instrument de masturbation). Tiré de A history of pagan Europe de Prudence Jones et Nigel Pennick

On a souvent prêté aux sorcières le pouvoir de voler sur des balais. Cette peinture murale du XIIe siècle représentant une divinité païenne de la sexualité/fertilité suggère une explication d'ordre sexuel (le manche du balai étant alors utilisé comme un instrument de masturbation). Tiré de A history of pagan Europe de Prudence Jones et Nigel Pennick

Sorcières et humanisme

Curieusement, la persécution des sorcières culmine aux XVIe et XVIIe siècles et coïncide avec la Renaissance, la montée de l'humanisme et les débuts de l'imprimerie. Les grands penseurs humanistes ne s'élevèrent pas contre ce mouvement, à l'exception de Cornelius Agrippa qui fut attaqué pour soutien à la sorcellerie. Marsile Ficin, Pic de la Mirandole - par ailleurs de grands esprits - ne protestèrent pas plus que Jean Bodin, qui publia même un traité de démonologie 2 ! Ce mouvement de normalisation des esprits et des mœurs s'inscrit dans la progression de la pensée de la renaissance. Comme le remarque Esther Cohen 3, « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l'altérité ». On pourrait établir un parallèle avec les thèses des philosophes de l'école de Francfort, comme Adorno ou Walter Benjamin. Selon eux existe un lien entre le processus de civilisation et la barbarie. Le progrès et la violence marchent de pair. On pourrait alors voir les sorcières comme le bouc émissaire de la modernité.

Mutation du phénomène

Au XVIIe les procès en sorcellerie s'épuisent, mais le phénomène se transforme. On voit apparaître des possessions, en particulier dans les pays latins. En 1634, l'affaire des possédées de Loudun marque une étape. Dans un couvent d'Ursulines à Loudun, les soeurs affirment avoir été ensorcelées par le curé Urbain Grandier. Suite à un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, c'est le curé qui fut brûlé. Jugulée dans la société civile, l'influence de l'Église semble ne plus avoir d'autre exutoire qu'au sein de ses membres.

La réhabilitation

Le premier a réhabiliter les sorcières fut Michelet qui leur consacra un livre en 1862 4. Il voulut ce livre comme un « hymne à la femme, bienfaisante et victime ». Mais il ne leur reconnaît pas véritablement le droit à l'émancipation. Il faut attendre les mouvements féministes des années 70 pour voir apparaître le thème sous un jour positif. Les manifestantes de ces mouvements s'en sont emparé et l'ont revendiqué comme symbole de leur combat. On notera par exemple la revue Sorcières de Xavière Gauthier, qui étudiait les « pratiques subversives des femmes ».

 

Notes