DES CITOYEN-NE-S D'EUROPE REFUSENT 

 

<< DE FAIRE DE GROS EFFORTS POUR RIVALISER AVEC LES ETATS-UNIS.>>

 

 

            Pendant que l'attention des peuples est fixée sur l'après-guerre en Irak, les Chefs d'Etat de l'Union Européenne se réunissent et concoctent un projet susceptible, selon eux, de récolter le consensus à l'intérieur de l'Union et de s'imposer aux Etats-Unis. En dehors de leur rhétorique incantatoire sur l'Europe comme <<lieu de croissance économique et de progrès social et…société solidaire, libérale et démocratique plus équitable>>(Costa Simitis, Président actuel du Conseil européen, le Monde, 16 avril 2003), la politique étrangère du projet semble se limiter à la création d'une Europe dont la priorité serait d'ériger l'Union en grande puissance militaire. C'est à ce projet que souscrivent, avec une belle unanimité des chefs d'Etats qui furent partisans de la négociation pendant la guerre d'Irak, comme Chirac, Schroeder et Verhofstadt, ou des boutefeux comme Blair, Aznar et autres.

De quoi s'agit-il ?

            Le 29 mars 2003, Javier Solana, haut représentant de l'Union Européenne (UE) pour la politique étrangère, déclarait que <<si nous voulons jouer un rôle, il faut des moyens financiers pour avoir des capacités militaires… Aujourd'hui nous voulons jouer un rôle important sur la scène mondiale, mais, en même temps, nous ne sommes pas prêts à faire des sacrifices pour augmenter nos budgets militaires >> (le Monde, 28 mars 2003). Quant au Commissaire européen chargé de la recherche, déplorant l'écart des sommes consacrées à la recherche entre l'Europe et les Etats-Unis – dont on connaît l'importance pour les technologies militaires – il invite les Etats européens à combler ce fossé (Le Monde, 19 mars 2003). Ce qui est plus grave encore, c'est que ce discours, loin de se limiter aux chefs d'Etat et responsables de l'UE, est relayé en chœur, quand il n'a pas été initié, par les porte-parole les plus en vue des partis politiques, des intellectuels, des grands médias, des faiseurs d'opinion et des chercheurs et experts du militaire officiant dans les universités ou les grandes fondations de recherche. Tous réclament à cors et à cris une augmentation des budgets militaires et " de gros efforts pour rivaliser avec les Etats-Unis >>( ibid.), donnant comme exemple le Royaume-Uni, qui consacre à la défense un pourcentage plus élevé du PIB que la France et l'Allemagne.

            Il faut dire que, bien avant la dernière guerre du Golfe, tout ce que la France et l'Allemagne comptaient de chercheurs et d'experts dans le domaine militaire martelaient dans les médias comme dans les enceintes parlementaires ou universitaires, comme une évidence, la nécessité d'augmenter la part des dépenses militaires. Aujourd'hui cette obsession hexagonale a atteint les plus hauts responsables de l'UE, la France et l'Allemagne ayant devancé cet impératif supposé, en espérant susciter un effet d'entraînement chez leurs partenaires de l'UE.

            Et nous voici devant une énorme contradiction : ces deux Etats importants de l'UE qui, en préférant la négociation et le droit international à la croisade militaire américaine en Irak, se sont attiré l'approbation de leurs concitoyens/nes et du monde, revendiquent aussi pour l'Europe la construction d'une puissance militaire au moins égale à celle des Etats-Unis. Dans quel but ?

            Croient-ils naïvement qu'en continuant cette course aux armements, ils vont infléchir la domination mondiale des Etats-Unis et contraindre cet Etat à respecter le droit international au lieu de le subordonner à la force militaire ? Avec un budget militaire plus important, l'UE va-t-elle obliger les Etats-Unis à signer, ratifier ou appliquer les conventions internationales qui inaugurent un début de solidarité planétaire basée sur les droits de tous les peuples et de tous les êtres humains à vivre dans un monde de justice et de paix ? Ignorent-ils que les Etats-Unis refusent, soit de signer, soit de ratifier, soit d'appliquer ces conventions sur l'élimination de toutes les discriminations à l'égard des femmes, sur le climat, la prohibition des mines antipersonnelles et des essais nucléaires, le commerce, les droits de l'enfant, la Cour Pénale Internationale, les droits culturels, la guerre et la protection des populations civiles en temps de guerre etc. et qu'il leur suffit de déclarer "terroriste" un Etat ou un individu pour faire fi du droit international ou tout simplement, des dispositions de la Charte Universelle des Droits de l'Homme ?

            Nous sommons les dirigeants de l'UE de nous montrer comment l'acquisition supplémentaire par l'UE de deux ou trois porte-avions à propulsion nucléaire, de missiles ou de satellites militaires, d'avions de combat etc., pourra contraindre l'Etat américain à respecter les dispositions de la Charte des Nations Unies et des conventions internationales, et à renoncer à la guerre.

            Prendre les Américains comme modèle dans leur course à la supériorité mondiale en les imitant dans le surarmement démentiel aboutit à préférer la guerre à toute négociation comme solution pour régler un conflit, quitte à adopter la théorie de la guerre préventive et à inonder la planète de ventes d'armes. Il faut bien consommer par la guerre ou par les ventes d'armes une accumulation gigantesque d'équipements militaires qui encombrent les arsenaux, en vue de faire place à d'autres équipements plus sophistiqués qui iront grossir les profits des complexes militaro-industriels. C'est la le projet d'avenir que l'on propose aux millions de citoyens-nes européen-nes qui sont descendus-/es dans la rue pour manifester leur volonté de rompre avec une logique de puissance et de profit qui sacrifie l'aspiration des peuples à une paix durable et aboutit à une logique de guerre et de mort. L'exemple de l'Angleterre qui a suivi le modèle américain de croissance des dépenses militaires est éclairant et s'oppose à l'ambition d'une UE dont l'autonomie devra reposer sur la volonté politique et le courage des Etats qui la composent et non sur les armes et le mimétisme, synonyme de vassalité, à l'égard des Etats-Unis.

 

            Il est, de plus, affligeant de constater que les dirigeants européens de l'UE ne se posent aucune interrogation sur les conséquences que ce projet aura inévitablement sur les exigences de la construction de l'Europe ? Comme si une UE qui doit s'aggrandir à 25 pays ne serait pas, tôt ou tard, sommée de choisir la répartition de ses dépenses budgétaires, sous peine de créer le chaos en son sein. Sacrifier les dépenses civiles au profit des dépenses militaires reviendrait à affaiblir dangereusement l'économie européenne en ruinant sa compétitivité et à sacrifier le social en augmentant le chômage (car, à somme égale, le militaire crée deux à trois fois moins de postes de travail). Ainsi seraient comblés les vœux du capital américain de conquérir le marché européen tandis que les Etats européens n'auraient d'autres ressources, pour faire taire les chômeurs et les exclus, que de multiplier les mesures répressives ou, sous prétexte de solidarité atlantiste, de les enrôler dans une guerre mercenaire… sous la houlette américaine.

            Et même en sacrifiant les peuples européens, il n'est pas sûr du tout que les Etats-Unis ne garderaient pas leur "avance technologique" sur le plan militaire ni que l'Europe pourrait recréer un consensus pour s'affirmer sur la scène internationale. D'ailleurs, s'il en était ainsi, la question suivante se poserait quand même : l'augmentation des dépenses militaires et le consensus pour la puissance militaire européenne, ce serait pour quoi faire ?

 

·        Pour fabriquer des ennemis à abattre ? Ainsi, après la chute de l'empire soviétique, on a pu dire aux Etats-Unis avec humour que le département du Pentagone le plus occupé était celui de la recherche de l'ennemi. Une recherche vite achevée quand le Pentagone a désigné les cinq "Etats voyous" dont il a commencé l'abattage ?

·        Pour créer une War room européenne, similaire à celle qui existe depuis des années aux Etats-Unis au Ministère du Commerce, où des experts programment les stratégies civiles et avec l'appui du Pentagone, les guerres nécessaires pour accaparer les marchés civils et militaires, et les richesses du monde au profit des géants de l'armement, du pétrole et des multinationales ?

·        Pour développer la peur sur la dangerosité de l'ennemi désigné, quitte à instaurer une communication "politiquement correcte", en vouant les contestataires au silence dans les médias ou à la stigmatisation, quand ils ne sont pas assimilés à des "terroristes" ?

·        Pour, en fin de compte, écraser la démocratie puisque, en la réduisant à des joutes électorales, les dirigeants européens, comme ceux des Etats-Unis, imposent leurs choix en politique étrangère et en matière de défense ? Une politique basée sur le solipsisme, le communautarisme occidental, synonyme d'égoïsme et du refus de l'écoute et des aspirations de l'Autre, y compris de leurs propres peuples, rejetés ainsi dans l'altérité et l'exclusion.

 

On nous rétorquera que c'est justement pour éviter ces dérapages et cette barbarie que l'UE veut se constituer en grande puissance militaire et s'imposer aux Etats-Unis, mais nous exigeons de nos dirigeants qu'ils nous expliquent comment, par suite de son surarmement, l'UE évitera cette dérive guerrière et répressive qu'illustre l'Etat américain qui menace potentiellement tout Etat surarmé. La production d'un bien, fût-il une arme, exige en effet, tôt ou tard, sa consommation, fût-ce par la rouille dans les entrepôts ; mais l'espace en Europe, contrairement aux Etats-Unis, coûte très, très cher. Polluer l'espace national par l'entassement des armes, ou exporter celles-ci dans les pays du Tiers-Monde aura un coût énorme, d'abord en vies humaines, mais aussi en termes économiques, culturels et environnementaux. L'Afrique est la victime exemplaire d'une politique des grandes puissances qui en ont fait le dépotoir des armes obsolètes produites du temps de la guerre froide. Les dirigeants de l'UE ont-ils seulement réfléchi au problème ?

Enfin, on est obligé de constater que, depuis plus de cinquante ans que cette logique de prédation basée sur la force militaire est à l'œuvre et que le droit international est bafoué sans vergogne par les Etats dominants, les peuple vietnamien, algérien, palestinien, bosniaque, tchétchène, irakien, kurde ou tibétain – et j'en passe – révèlent que leur dignité ne se brade pas et qu'elle suscite des formes variées de résistance à l'occupation étrangère. Surarmer et faire la guerre, après avoir créé un ennemi et insufflé la peur aux populations, ne résoudra pas le terrorisme mais l'amplifiera tôt ou tard…

Aux citoyen_nes européen-nes de refuser d'être pris/es en otage par nos dirigeants respectifs et de leur exprimer nos choix – avant qu'il ne soit trop tard –pour un monde de justice, de réduction des inégalités et de respect du droit international, seuls garants d'une paix durable, à la place du cycle infernal de surarmement, de guerres, de gaspillages insensés qui conduiront tôt ou tard l'UE et l'humanité à leur perte, avec ou sans l'aval de l'ONU. Il leur appartient aussi de formuler sans ambiguïté leurs exigences pour que le Conseil de Sécurité remplisse la mission de désarmement qui lui est assignée par la Charte des Nations Unies, et surtout, dans une première étape, d'apporter leur soutien au projet de taxe mondiale sur les ventes d'armes.

 

Avril 2003

 

Premiers/ères signataires (avril-mai 2003) :


Andrée Michel, directrice honoraire du CNRS (France)
Anne-Marie Hochet-Kibongui, sociologue, éditrice - Editions Cultures Croisées (France)
Monique Sené, physicienne au CNRS, présidente du Groupe des Scientifiques pour l'Information sur l'Energie Nucléaire (G.S.I.E.N)
Monique Chemillier-Gendreau, professeure de droit international, Université de Paris VII (France)
Angélina Hurios Calcerrada, avocate, ancienne présidente de l'Association Catalane des Femmes des Carrières Juridiques.
Eva Quistorp, ancienne députée au Parlement Européen, membre du Bureau International de la Paix de Genève (RFA).
Mariarosa Dalla Costa, professeure de Sciences Politiques, Université de Padoue (Italie)
Solange Fernex, co-présidente de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFPL – section française)
Simone Landry, secrétaire Générale de la Section française de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFPL)
Gisèle Noublanche, membre de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFPL)
Michèle Dayras, médecin-chef en radiologie, présidente de SOS Sexisme (France)
Joelle Palmieri, conseil communication, présidente du Réseau Féministe d'Informations 'Les Pénélopes" (France)
Monique Minaca, architecte, présidente du groupe Cadre de Vie (France)
Thérèse Clerc, présidente de la Maison des Femmes de Montreuil (France)
Madeleine Briselance, ex-présidente de S.0.S Tahiti (France)
Florence Debray, auteure, dessinatrice internationale (France-Allemagne)
Nelly Trumel, artiste-peintre, fondatrice de l'émission Femmes Libres sur Radio-Libertaire (France).
Andrée Grin, chargée de mission au Musée Afrique-Océanie (France)
Danièle Chauchouix-Stambouli, professeure d'anglais à l'Université de Tours (France).
Nicole Gabriel, professeure de langues à l'Université de Paris VII (France)
François Duchez, informaticien Paris 10, gérant de SARL,
Clorinde Zéphyr, professeure de Lettres, ex-directrice du Centre d'Information et de Défense des Droits des Femmes en Haïti (France)
Marlène Tuininga, écrivaine, journaliste (France)
Marie-Anne Juricic, sociologue, journaliste indépendante (France)
Catherine Souterbicq, chargée de Mission Emploi dans le département 93 (France)
Michel Fernex, médecin (France)
Sophie Vieille, développement et Innovation (France)

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et en adressant ce courrier à anne-marie.hochet@wanadoo.fr (fax : 33 (0) 1 60 28 40 21), ou à sexisme@sos-sexisme.org ou à Andrée Michel (fax : 33 (0) 1 48 18 08 07).

 

 

 

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