Prostitution,
Pornographie et trafic des femmes
(Michèle Dayras, 16 juin 2005)
***
Définition
La prostitution est définie par 3 critères : le contact
sexuel, la rémunération étendue
à n’importe quel bénéfice économique, la nature répétée ou habituelle de
l’activité. (M.Ngalikpima, 2005)
On entend couramment parler de prostitution comme du «plus vieux métier du
monde» ce qui est erroné et néfaste car son assimilation à un travail n’a pour
but que de pérenniser cet esclavage. La prostitution n’existait pas dans les
sociétés matrilinéaires où aucun être humain n’était asservi. C’est avec le Patriarcat qu’elle apparaît et c’est lui
qui l’érigera en système «acheteur/proxénète (mafia ou
Etat)/prostituée ». D’abord
sacrée à Babylone où elle est pratiquée dans les temples, elle devient
dévalorisante avec le développement de la prostitution hospitalière en Chaldée
il y a 6000 ans puis de la prostitution séculière (telle que nous la
connaissons) en Grèce avec Solon (600 av. J.C.) fondateur des maisons
closes et avec Marcus qui établit le principe de la "carte"
réglementant ainsi l’esclavage légal des femmes. Les hommes, qui ont utilisé les femmes comme monnaie
d’échange dans les sociétés où le système monétaire était inconnu, introduisent
les rapports d’argent dans la prostitution. «Ce n’est pas son sexe que la
femme est amenée à vendre dans la prostitution mais sa dégradation; ce n’est
pas la sexualité que l’acheteur s’approprie mais le pouvoir sur un autre
être humain.» La prostitution est «une des plus évidentes traductions de
la phallocratie exacerbée. Elle découle d’un masculinisme totalitaire qui rend
les femmes esclaves et qui absout clients et proxénètes.» L’acte de prostitution est une déclaration de la valeur
marchande de la femme en tant qu’objet et la domination sexuelle qui en découle
devient la forme d’oppression qui étaye toutes les autres. A partir de cette domination individuelle,
l’inégalité fait partie intégrante de l’ordre social, économique et politique
au sens large.
A notre époque on distingue 3 systèmes législatifs régissant le fait prostitutionnel :
Le prohibitionnisme qui l’interdit : la prostituée et le proxénéte
sont des délinquants, mais le client n’est pas obligatoirement poursuivi.
(Etats du Golfe, la plupart des Etats-Unis d’Amérique)
Le réglementarisme qui
le structure officiellement aboutissant à un contrôle par les pouvoirs
publics, le plus souvent avec fichiers sanitaires et de police répertoriant les
personnes prostituées. (Thaïlande,
Grèce, Turquie, Hollande, Allemagne)
L’abolitionnisme (né
au 19ème siècle en Angleterre à la suite des revendications de
Joséphine Butler) qui admet que la prostitution relève de la sphère privée
mais milite pour sa prévention, considère la prostituée comme une victime à
réinsérer et combat le proxénétisme. (France, Inde, Asie du Sud-est, Canada,
Australie, les pays du Pacifique, la plupart des pays d’Amérique latine)
Il convient de signaler d’autres formes de prostitution mises en place par les Etats :
pendant les conflits armés (bordels militaires de campagne en Europe, «épouses
de réconfort» au Japon), à l’occasion des rencontres sportives (25.000 femmes
importées pour les J.O. d’Athènes en 2004), lors des missions regroupant des
hommes dans le cadre de leur travail ou de réunions politiques, etc.
Législation
Une
violence criminelle contre les femmes
Les multiples modes de soumission des femmes par les trafiquants
et/ou les proxénètes
sont bien connus : le remboursement du prix du voyage (endettement),
l’enfermement, la confiscation des papiers d’identité, la drogue, l’alcool, les
coups, les viols répétés, le chantage à l’enfant, etc.
Human Rights Watch/Asie dénonce le sort des Birmanes exploitées en
Thaïlande : «La combinaison de servitude pour dettes, d’emprisonnement
illégal et la menace ou l’exercice de la violence physique, forcent les femmes à demeurer dans l’esclavage sexuel
pour toute la durée où elles se trouvent dans les bordels.» (1993)
Selon son étude sur les Népalaises victimes du trafic en Inde «La plupart
des filles et des femmes sont amenées dans ces bordels misérables après tout un
processus de «dressage» par viols et coups.» (1995) Dans les Balkans
existent de nos jours de véritables ‘camps de soumission.’ (C. A . MacKinnon)
A cette violence s’ajoute celle du client. Dans une étude américaine effectuée sur
55 survivantes de la prostitution : 78% avaient été violées par des
proxénètes et des acheteurs de sexe (en moyenne 49 fois/an); 84% victimes
d’attaques graves et sévèrement battues, nécessitant souvent l’appel des
services d’urgence et l’hospitalisation; 49% enlevées et transportées d’un Etat
à l’autre; 53% victimes d’abus sexuels et de torture; 27 %
mutilées. (Suzan Kay Hunter, 1993) Dans une étude sur les prostituées de
rues en Grande-Bretagne : 87% des femmes avaient été victimes de violences
durant les 12 derniers mois; 27% violées; 43% souffraient des conséquences
d’abus physiques graves. 73% de ces femmes avaient subi des attaques multiples.
(Benson et Matthews, 1995)
«Les critères spécifiques de la personne prostituée en termes de
race, de nationalité sont de facteurs importants en ce qu’ils déterminent
l’attitude des clients (…) : assimilées à des stéréotypes négatifs elles
seront exposées à des comportements violents.» (M.Ngalikpima, 2005)
Trafic et
prostitution ont des effets négatifs sur la santé des femmes. La violence des conditions de vie
entraîne des traumatismes physiques, sexuels et psychologiques. Nous avons déjà
évoqué la dépendance à la drogue et à l’alcool. Citons les maladies
sexuellement transmissibles, les syndromes inflammatoires pelviens, l’hépatite,
la tuberculose, les grossesses non désirées, les avortements forcés, les
altérations psychiques et mentales, les troubles du sommeil, les tentatives de
suicide et les meurtres.
Environ 42
millions de personnes dans le monde vivent avec le virus du Sida. Cette
épidémie touche principalement les prostituées.
Au Népal, la prévalence du VIH est de 20 %. En Afrique du Sud, de 70.4
%. Au Cambodge, de 28.8 %. En Zambie, de 31% dans les zones chaudes. En Inde
les scientifiques ont observé qu’à un niveau important de prostitution le long
des axes routiers du nord-est correspondait un pourcentage élevé d’infection
par le VIH. Des experts pensent que le trafic sexuel permet la diffusion
planétaire des diverses variétés virales. Les acheteurs de sexe qui refusent
généralement tout contrôle de leur demande sexuelle dont le port du
préservatif, constituent un élément majeur dans la diffusion de cette épidémie.
Et l’on sait que les femmes sont plus sensibles que les hommes au VIH/Sida et
qu’il existe un risque de transmission à leur descendance.
Vers une légalisation de la prostitution ?
Dans les
années 1980 face à
l'épidémie de SIDA des organisations
internationales et des Etats réfléchissent à l'opportunité de réglementer
l'industrie du sexe pour protéger la santé publique.
Lors de
En 1993
En 1995 pendant
En 1997 l’Organisation Internationale contre l’esclavage publie un
rapport qui prône une redéfinition de la prostitution comme un «travail du
sexe.»
En
En 2001 l’Organisation Mondiale de
* La mondialisation de l’économie
capitaliste, l’ouverture des frontières, les bouleversements politiques, les
inégalités croissantes entre les pays de l’Est et du Sud par rapport à ceux du
Nord et de l’Ouest, la féminisation de la pauvreté dans les pays d’origine, les
conflits armés avec les migrations de population qui en découlent et le
stationnement de ‘forces de maintien de la paix’, ont permis au marché du sexe
d’exploser et de générer des profits colossaux. Ces 30 dernières années "le changement le
plus dramatique du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation
et sa diffusion massive à l'échelle mondiale. Cette industrialisation, à la
fois légale et illégale, rapporte des milliards de dollars."
" Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques
cotées en bourse." (R. Poulin, 2002) «Le processus de
marchandisation des biens et des services, et plus particulièrement la
marchandisation des corps est au cœur de l’actuelle accumulation capitaliste.» (R. Poulin, 2005)
* Le trafic en vue de la prostitution est devenu une industrie
florissante via les réseaux fortement structurés du Crime organisé. Les femmes sont enlevées, achetées ou attirées par des
offres d’emplois fictifs de «filles au pair» ou de serveuses, puis recrutées
dans les bordels, sex-clubs, salons de massage et saunas. Du Bangladesh, on les
envoie vers l’Inde, le Pakistan et les pays du Golfe; des Philippines, vers le
Japon. L’Ethiopie,
En Europe occidentale plus de 80% des femmes proviennent de l’ex-URSS, les
autres d’Afrique. Le rôle des mafias russo-turque et d’ex-Yougoslavie est
prédominant en Occident d’après une étude de l’Office International des
Migrations. Certaines estimations européennes suggèrent qu’entre 1990 et 1998
plus de 253.000 femmes et fillettes ont été incorporées dans l’industrie du
sexe de 12 pays européens demandeurs. Le nombre total de prostituées s’est
accru de plus d’un demi million. L’industrie
du sexe dans les Etats membres de l’UE est l’une des plus lucratives et les
pays qui ont reconnu la prostitution comme une forme de travail, ont plus de
bordels que d'écoles («écoles de prostitution» non comptabilisées).
La légalisation
partielle de la prostitution en Suisse a fait doubler le
nombre des maisons closes en quelques années. La plupart d’entre elles sont
exemptes de taxes et bon nombre sont illégales. En 1999 le journal de Zurich Blick
a indiqué que
La légalisation de
la prostitution dans l’Etat de Victoria en Australie a
conduit à une expansion massive de l’industrie du sexe. Alors qu’il y avait 40
maisons closes autorisées en 1989, il y en avait 94 en 1999 et 84 services
d’hôtesses. D’autres formes d’exploitation sexuelle comme la danse sur table,
les centres sadomasochistes, les peep-shows, le téléphone rose et la
pornographie se sont développées de façon beaucoup plus lucrative
qu’auparavant. (Sullivan et Jeffreys, 2001)
La
légalisation de la prostitution en Hollande le 1er octobre
En
janvier 2002 la prostitution a été pleinement reconnue comme une activité
légitime en Allemagne après avoir été autorisée pendant des
années dans des lieux appelés éros-centers. «L’Allemagne autorise même
le proxénétisme conjugal, ce qui encourage la traite par le biais des agences
internationales de rencontre, (…).» (C. Albertini, 2005) En 1993, 75 % des prostituées
étaient originaires d’Amérique du sud. Après la chute du mur de Berlin, 9 sur
10 provenaient d’Europe de l’Est et d’autres pays anciennement soviétiques.
(Altink, 1993) En 2005 l’Allemagne détient le record d’Europe du nombre de
femmes prostituées… A cause de la réglementation une chômeuse a été conviée, début 2005, à
postuler dans un bordel sous peine de voir ses allocations supprimées!
La
prostitution deviendrait-elle une carrière pour nos filles ?
* Pornographie et cyber-proxénétisme : Cette évolution vers la
dépénalisation de la prostitution s’est accélérée parallèlement au
développement de la pornographie sur Internet et dans les médias sous couvert
de démocratie, de liberté de la presse et de refus de la censure.
La pornographie a servi à banaliser la prostitution «qui devient une
activité commerciale légalisée, parfaitement intégrée, disponible à domicile.»
Certains ont fait miroiter aux femmes que le dernier stade de leur libération
sexuelle était l’accès aux ébats pornographiques, confondant sciemment érotisme et pornographie. Cette
nouvelle forme d’avilissement des femmes (fist fucking, tortures, viols,
nécrophilie, zoophilie, meurtre dans certains films «hard») induit chez les
hommes (à 99% les consommateurs) une dépendance et une pathologie
décrites par les médecins américains sous la terminologie de
«cyber-sexe.» Chez les jeunes «Elle contribue à l’apprentissage d’une
sexualité dégagée de tous tabous et de tous sentiments puisqu’elle la prive du relationnel, du langage, de
l’échange, de l’affectivité, de l’amour et du respect.»
Basée
essentiellement sur la domination des femmes par les hommes son but ultime reste le plaisir masculin.
«La violence des rapports sexuels (…) repousse les limites de l’interdit
de l’inceste, du viol, de l’exhibitionnisme. En montrant des perversions
multiples la pornographie fait reculer la barrière qui existe entre
l’imaginaire et la réalité, voire érige en normes des actes interdits donnant
naissance à une violence d’une autre nature, celle qui proclame qu’il existe
une jouissance à faire souffrir l’autre.» (France : Rapport 2002)
Enfin Ie cyber-espace a constitué un moyen privilégié de recrutement pour
les proxénètes.
* Tourisme sexuel : Une forme de tourisme très spéciale a
vu le jour récemment : celle de riches Occidentaux qui
associent voyage et assouvissement de leurs fantasmes auprès des femmes (ou des
enfants) essentiellement d’Asie du Sud-est. Vente par catalogues, vente sur
Internet, réservation dans les agences de voyages, tout est prévu pour
satisfaire les goûts les plus extrêmes de celui qui préfère ignorer la
souffrance et le désespoir de celles qui ne sont pour lui que de simples jouets
sexuels.
Quel avenir
possible ?
* La
pénalisation du client
Le Protocole de Palerme
est le 1er instrument international qui (dans son
Article 9.5) mentionne les hommes qui créent
cette demande : “Les Etats doivent adopter ou renforcer la législation ou les mesures éducatives, sociales et culturelles,
(…) afin de décourager la demande qui accentue toutes les formes d’exploitation
des personnes, spécialement des femmes et des enfants, et conduit au trafic.»
En Suède depuis le
1er janvier 1999 date d’entrée en vigueur de la loi «celui
qui, moyennant rémunération, se procure une relation sexuelle occasionnelle,
est condamné, si l’infraction ne fait pas l’objet d’une sanction pénale prévue
par le code pénal, à une peine d’amende ou d’emprisonnement de six mois au plus
pour achat de services sexuels. »
Des services sociaux ont
été instaurés pour recycler les prostituées qui le souhaitent (plus de 90% des
femmes veulent quitter leur condition) et une information est faite auprès du
public.
On estimait à 125.000 personnes la clientèle des quelques
2.500 prostituées du pays en 1998. «3 ans après le vote de la loi, 300
hommes ont été arrêtés par la police et 77 condamnés par
«Bien entendu, tout comme la pénalisation du meurtre, du viol ou du
harcèlement sexuel ne peut pas encore suffire à les faire disparaître
complètement, la prostitution n’a pas non plus disparu en Suède. Mais ceci n’est
pas une raison pour ne pas pénaliser ces violences.» (M.Markovich)
L’extraterritorialité de
cette législation n’est pas encore effective, à l’instar d’autres lois
suédoises, françaises, thaïlandaises et philippines permettant de
condamner les acheteurs de services sexuels à l’étranger. Cependant son rôle reste positif sur la diminution de la traite en
Suède.
* La lutte contre le
crime organisé et le blanchiment d’argent sale, combat d’autant plus difficile
que la traite en vue de prostitution et/ou de pornographie engendre des revenus
supérieurs à l’ensemble des budgets militaires et que «ce
phénomène est considéré comme vital pour l’économie de plusieurs pays.» (C. Albertini,
2005)
* L’interdiction des sites
pornographiques vecteurs de haine contre les femmes et la pénalisation de leurs
auteurs, comme c’est le cas pour les sites pédophiles et/ou antisémites.
* La mise en place d’un
vrai projet égalitaire entre les femmes et les hommes.
Parmi
les Objectifs du Millénium pour le Développement figurent l’éradication de l’extrême
pauvreté, vivier de filles pour la prostitution, et l’égalité des genres.
Mais, si l’on veut atteindre une réelle égalité femmes/hommes il
est impératif de dénoncer la prostitution et pas seulement le trafic, comme la
‘violence-clé’ qui regroupe toutes les formes de violences faites aux femmes,
ainsi que le rôle joué par les hommes dans sa perpétuation. La
lutte contre la prostitution doit devenir un objectif prioritaire de tous les
Etats. Elle exige une volonté politique et une coopération politico-judiciaire
internationale renforcée.
L’égalité
n’existera pas, aussi longtemps que les hommes pourront acheter, vendre et
exploiter les femmes, et aucune femme ne se sentira vraiment libérée
si une autre est réduite en esclavage.
***